--Nous autres rois, Tétrik... déjà?

--Je dis cela en supposant que vous adoptiez mes projets. Or, avouez-le, la foi nouvelle, ainsi envisagée, n'est-elle pas un puissant moyen de gouvernement? cela est si vrai, que plusieurs empereurs romains, éclairés sur leurs propres intérêts par les évêques intelligents, les ont comblés de richesses, ont élevé de superbes églises, et se sont faits chrétiens, foulant ainsi aux pieds un paganisme aussi absurde que dangereux pour les puissants et pour les heureux de ce monde; car enfin, en divinisant le vin par Bacchus, la volupté par Vénus, la richesse par Mercure, ce paganisme invitait religieusement tous les hommes à jouir de ce qui ne sera jamais que le privilége du petit nombre... Or, pour jouir de ces délices, il fallait de l'argent, et quand l'impôt vous le prenait, cet argent, des révoltes sans nombre éclataient, et le gouvernement des hommes devenait d'une difficulté extrême... Lorsqu'au contraire, je vous le répète, Victoria, un peuple se persuade que plus il est malheureux et ignorant, plus il sera heureux dans l'éternité, il devient d'une commodité extrême à gouverner.

--Il est facile, en effet, de combler les voeux d'un peuple qui n'a d'autre désir que l'ignorance et la misère...

--Eh! certainement! à chaque impôt, à chaque misère nouvelle, ce bienheureux peuple se dit: «Tant mieux... Allez, riches et puissants du monde, allez, jouissez... allez, écrasez-moi... vous ne me rendrez jamais à mon gré assez malheureux ici-bas...»

--Je l'avoue, Tétrik, la doctrine du jeune homme de Nazareth, ainsi transformée, peut devenir un redoutable moyen de gouvernement.

--Oui, mais les prêtres et les évêques de la foi nouvelle peuvent seuls, peu à peu par leurs prédications, habilement détourner ce dangereux courant d'idées d'égalité parmi les hommes, de haine contre les puissants, de revendication contre les riches, de communauté de biens, de tolérance pour les coupables, courant funeste, qui prend sa source dans certains passages de l'Évangile.

--Et c'est pourtant au nom de ces idées généreuses que sont morts et que meurent tant de martyrs!...

--Hélas! oui... Jésus, notre Seigneur, est toujours pour eux l'ouvrier charpentier de Nazareth, mis à mort pour avoir défendu les pauvres, les esclaves, les opprimés, les coupables, contre les heureux du jour, promettant leurs biens à la populace, en lui disant qu'un jour les derniers seraient les premiers... Aussi ces martyrs confessent-ils avec un indomptable héroïsme la doctrine de Jésus, selon eux l'ami des pauvres, l'ennemi des puissants.

--Et croyez-vous, Tétrik, que des prédications qui, laissant de côté ces divins préceptes de l'Évangile: la fraternité, l'égalité parmi les hommes, le pardon des fautes, la revendication contre les riches, la communauté des biens, le droit sacré de l'opprimé contre l'oppresseur, ne prêcheront au peuple que l'ignorance, le malheur et la désespérance ici-bas, exciteront chez lui le même héroïque enthousiasme?... dites? la confiance de la multitude ne se retirera-t-elle pas de ces prêtres, qui dénaturent ainsi les divins principes du jeune homme de Nazareth?...

--Victoria, cette crainte est vaine... le peuple a vu plusieurs prêtres et prélats partager son martyre; l'habitude est prise de les vénérer, de les écouter... ce ne sera donc plus pour les évêques qu'une question de temps et d'habileté... et ils ont, voyez-vous, une patience redoutable et une profonde habileté; fiez-vous donc à eux; ils sauront transformer, ainsi qu'il le faut, ce fâcheux esprit de revendication et d'égalité, qui a fait les premiers martyrs... Tenez, Victoria, une comparaison vous rendra ma pensée: Un chariot chemine du côté droit d'une large route, le conducteur du chariot veut traverser cette route pour gagner le côté opposé, sans que les voyageurs, qui voient en lui un guide sûr, s'aperçoivent de cette déviation; va-t-il sottement passer soudain de droite à gauche?... non... il s'y prend de loin et de biais, de sorte que peu à peu, par une ligne insensiblement oblique, il arrive à son but.