Geneviève s'agenouilla et fondit en larmes. À ce moment elle entendit une voix s'écrier derrière elle:

--La voici, l'esclave fugitive! Oh! j'étais certain de la retrouver sur les traces de ce maudit Nazaréen, dont on vient enfin de faire bonne justice. Saisissez-la! liez-lui les mains derrière le dos; oh! cette fois, ma vengeance sera terrible.

Geneviève se retourna et vit son maître, le seigneur Grémion.

--Maintenant,--dit Geneviève,--je peux mourir... puisqu'il est mort, celui-là qui avait promis aux esclaves de briser leurs fers..............

Geneviève, quoiqu'elle ait eu à endurer les plus cruels traitements de la part de son maître, Geneviève n'est pas morte, puisqu'elle a écrit ce récit pour son mari Fergan.

Après avoir ainsi raconté ce qu'elle a su et ce qu'elle a vu de la vie et de la mort du jeune maître de Nazareth, elle croirait téméraire d'oser parler de ce qui lui est arrivé à elle-même, depuis le triste jour où elle a vu expirer sur la croix l'ami des pauvres et des affligés; Geneviève dira seulement que, prenant exemple sur la résignation de Jésus, elle endura patiemment les cruautés du seigneur Grémion, par attachement pour sa maîtresse Aurélie, souffrant tout afin de ne pas la quitter; aussi, elle est restée l'esclave de la femme de Grémion, pendant les deux ans qu'elle a demeuré en Judée.

Grâce à l'ingratitude humaine, six mois après la mort du pauvre jeune homme de Nazareth, son souvenir était effacé de la mémoire des hommes [45]. Quelques-uns de ses disciples seulement conservèrent pieusement sa souvenance; aussi, bien souvent Geneviève se disait en soupirant:

--Pauvre jeune maître, de Nazareth! lorsqu'il annonçait qu'un jour les fers des esclaves seraient brisés, il écoutait le voeu de son âme angélique; mais l'avenir devait démentir cette généreuse espérance.

[Note 45: ][ (retour) ] L'arrêt qui avait frappé le maître porta d'abord un grand découragement chez la plupart de ses disciples; les troupes nombreuses, et en apparence si dévouées, qu'on avait vues de tous côtés accourir à sa voix, s'étaient dispersées; elles avaient cru à la formation extérieure et soudaine du royaume de Dieu, d'un nouvel état de société qui, selon la parole du Fils de Marie, aurait porté les derniers à la première place; mais le cours naturel des choses renversait encore leurs espérances et leur faisait confondre le nouveau Christ avec tous les autres messies dont les promesses et les efforts étaient restés sans résultat mémorable. L'émotion produite par la mort de Jésus n'avait laissé dans le pays presque aucune trace; elle s'était perdue dans une foule d'autres émotions. (Salvador, Jésus-Christ et sa Doctrine, v. 2, p. 212.)

En effet, lorsque, après deux années passées en Judée avec sa maîtresse Aurélie, Geneviève revint dans les Gaules, elle y retrouva l'esclavage, aussi affreux, plus affreux peut-être que par le passé.