Douarnek me demanda en relevant ses rames:
--Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue inutile, si nous n'avions qu'à remonter ou à descendre le fleuve à la distance où nous voici de la rive que nous venons de quitter.
--Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.
--Le traverser!...--s'écria le vétéran en me regardant d'un air ébahi.--Traverser le Rhin!... et pourquoi faire?
--Pour aborder à l'autre rive.
--Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on peut honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas campée sur l'autre bord?...
--C'est au milieu de ces barbares que je me rends.
Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue; les soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les autres, comme s'ils avaient peine à croire à ma résolution.
Douarnek rompit le premier le silence, et me dit, avec son insouciance de soldat:
--C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui offrir en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre, en avant! Allons, enfants, à nos rames!...