La petite Odille, réveillée par le tumulte, et entendant les paroles des Vagres, s'écria avec terreur, en se jetant au cou de Ronan:
--Le comte Neroweg! sauve-moi!
--Ne crains rien, pauvre enfant! c'est lui qui doit craindre.
Puis, s'adressant à Loysik, Ronan ajouta:
--Mon frère, le destin nous envoie un descendant de cette race de Neroweg, que notre aïeul Scanvoch a combattu, il y a deux siècles, sur les bords du Rhin... Je veux tuer ce barbare, sa descendance ne sera pas funeste à la nôtre...
--Tue-moi aussi,--murmura Odille en se jetant aux genoux du Vagre et en joignant les mains;--j'aime mieux mourir que de retomber aux mains du comte...
Ronan, touché du désespoir de l'enfant et ne pouvant prévoir l'issue du combat, resta un moment pensif; puis, avisant, assez élevée au-dessus de sa tête, une grosse branche de chêne, il s'élança d'un bond, la saisit à son extrémité; puis, retombant sur le sol, il la ramena, la tenant d'une main ferme, et la faisant plier.
--Loysik,--dit-il à l'ermite,--asseois Odille sur cette branche; en se redressant elle enlèvera cette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la feuillée et s'y blottir jusqu'à la fin du combat... Je vais rassembler les Vagres... Bon courage, petite Odille... je reviendrai...
Et il courut vers ses compagnons, pendant que l'esclave, placée sur la branche par Loysik, disparaissait au milieu de l'épaisse feuillée en tendant ses bras vers Ronan.
L'aube naissante éclairait la forêt, la cime des arbres se rougissait des premiers feux du jour. Les Vagres, qui venaient d'annoncer l'approche du comte Neroweg et de ses leudes, avaient pris, à travers le fourré, un sentier impraticable aux chevaux des Franks, et beaucoup plus court que le chemin que ceux-ci devaient suivre pour arriver à la clairière. La plupart des Vagres, las de boire, de chanter et de danser, s'étaient endormis sur l'herbe peu de temps avant le lever du soleil; réveillés en sursaut, ils coururent aux armes: les esclaves, les colons, les femmes, les propriétaires ruinés, qui s'étaient joints à la Vagrerie, commencèrent, en apprenant l'arrivée des leudes, les uns à trembler, les autres à fuir au plus profond de la forêt, tandis que bon nombre, gardant au contraire une brave contenance, se munissaient en hâte, et faute de mieux, de gros bâtons noueux arrachés aux arbres... Les Vagres comptaient parmi eux une douzaine d'excellents archers, les autres étaient armés de haches, de masses d'armes, de piques, d'épées, ou de faux emmanchées à revers. Aux premiers cris d'alarme, les hardis compagnons s'étaient réunis autour de Ronan et de l'ermite... Fallait-il combattre les leudes? fallait-il fuir devant eux? Peu voulaient fuir, beaucoup voulaient combattre... et la belle évêchesse, au bras de son Vagre, criait plus haut que tous les autres:--Bataille! bataille!--espérant peut-être trouver ainsi la mort, après cette nuit d'amour et de liberté, qui semblait lui peser comme un remords.