Malheureusement pour l'adresse de Ronan sa flèche s'émoussa sur le casque de fer du comte, les Vagres jusqu'alors cachés dans les fourrés en sortirent en poussant de grands cris, attaquèrent intrépidement les troupes de Neroweg, une furieuse mêlée s'engagea.

Et qui fut vainqueur dans ce combat? les Vagres ou les Franks?

Malédiction! presque tous les Vagres, après une lutte acharnée, ont été exterminés, quelques-uns échappés au massacre, d'autres trop gravement blessés pour fuir, restèrent prisonniers de Neroweg... Ronan le Vagre fut de ceux-là.

Et Loysik? et la petite Odille! et l'évêchesse?

Aussi prisonniers... oui, tous ont été conduits au burg du comte frank, tandis que Saint-Cautin, triomphant et remportant ses vases d'or et d'argent, regagnait Clermont, suivi d'une foule pieuse criant partout sur son passage:

--Gloire à notre saint évêque! gloire au bienheureux Cautin... il a vu l'Éternel face à face!

CHAPITRE III.

Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, où sont retenus prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'évêchesse et Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son château, vers le milieu du sixième siècle (558).--Le festin.--Le mâhl.--L'épreuve des fers brûlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godégisèle, cinquième épouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de Wisigarde, quatrième femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou truste royale.--Leudes campagnards et antrustions de cour.--Le Lion de Poitiers.--Imnachair et Spactachair.--Irrévérence de ces jeunes seigneurs à l'endroit du bienheureux évêque Cautin, qui confond ces incrédules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destinés à périr le lendemain avec la belle évêchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la présence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte.

Le burg du comte Neroweg, situé au milieu de l'emplacement d'un ancien camp romain fortifié, est bâti sur le plateau d'une colline qui domine une immense forêt; entre cette forêt et le burg s'étendent de vastes prairies, arrosées par une large rivière; au delà de la forêt, les hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'étagent à l'horizon. L'habitation seigneuriale, destinée au comte et à ses leudes, est construite à la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres, soigneusement équarries et reliées entre elles, reposent sur de larges assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries épaisses d'un pied, des pilastres maçonnés, appuyés sur le soubassement, montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chêne et de planchettes d'un pied carré superposées les unes aux autres; toiture aussi légère qu'impénétrable à la pluie. Ce bâtiment, formant un carré long orné d'un large portique de bois, s'appuie, de chaque côté, sur d'autres constructions également en charpente, recouvertes de chaume et destinées aux cuisines, aux celliers, à la buanderie, à la filanderie, aux ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou corroyeurs; là sont aussi les chenils, les écuries, les perchoirs pour les faucons, la porcherie, les étables, le pressoir, la brasserie et d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les bestiaux. Dans le bâtiment seigneurial se trouvait le gynécée (appartement des femmes), réservé à Godégisèle, cinquième épouse du comte (la seconde et la troisième vivaient encore). Elle passait là tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu des esclaves femelles de la maison, occupées à divers travaux d'aiguille et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal du burg, attenait à ce gynécée, sorte de lupanar dont le comte se réservait seul l'entrée. Là, sous les yeux de sa femme, il choisissait, après boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs caprices, toujours obéis, sous peine de coups de bâton, s'accouplaient avec les femmes esclaves du dehors.