Godégisèle, pendant que son seigneur et maître Neroweg buvait encore avec ses leudes, Godégisèle, la cinquième femme du comte, retirée, selon la coutume, dans sa chambre, filait sa quenouille, au milieu de ses esclaves, à la clarté d'une lampe de cuivre. Godégisèle, toute jeune encore, était délicate et frêle; elle avait le teint d'une blancheur de cire, ses longs cheveux, d'un blond pâle, tressés en nattes et à demi couverts de son obbon (ainsi que les Franks appellent cette sorte de calotte d'étoffe d'or et d'argent), tombaient sur ses épaules nues, ainsi que ses bras. Son état de grossesse avancée donnait à ses traits doux et tristes une expression de souffrance. Godégisèle portait le costume des femmes franques de haute condition: une longue robe décolletée, à manches ouvertes et flottantes, serrée par une écharpe à sa taille, alors déformée; ses bras étaient ornés de bracelets d'or, enrichis de pierreries, et autour de son cou s'arrondissait un large collier d'or, piqué de rubis, nommé murêne, du nom d'un poisson qui, lorsqu'il est pris, se cintre, de sorte que sa tête touche à sa queue. Une chose rendait ce costume étrange; bien que Godégisèle fût de frêle et petite taille, la riche robe dont elle était vêtue semblait faite pour une femme très-grande et très-forte. Une vingtaine de jeunes esclaves, misérablement habillées, assises à terre sur la feuillée dont le sol était jonché, entouraient la femme du comte, siégeant sur un escabel à bras, recouvert d'un tapis brodé d'argent; plusieurs, parmi les esclaves, étaient jolies: les unes, ainsi que leur maîtresse, filaient leur quenouille; d'autres s'occupaient de travaux d'aiguille; parfois elles causaient entre elles à voix basse, en langue gauloise, que leur maîtresse, d'origine franque, comprenait difficilement. L'une d'elles, nommée Morise, belle jeune fille à cheveux noirs, vendue à dix ans à un noble frank, parlait couramment l'idiome des conquérants, et Godégisèle s'entretenait de préférence avec elle. En ce moment elle lui disait d'une voix craintive, cessant de filer sa quenouille, qu'elle tenait posée en travers sur ses genoux:

--Ainsi, Morise, tu l'as vu tuer?...

--Oui, madame... Elle portait ce jour-là cette même robe verte, à fleurs d'argent, que vous portez maintenant, et aussi le beau collier et les riches bracelets que vous portez.

Godégisèle frissonna et ne put s'empêcher de jeter un regard effaré sur ses bracelets et sur sa robe, deux fois trop large pour elle.

--Et... à propos de quoi l'a-t-il tuée, Morise?...

--Ce soir-là il avait bu encore plus que de coutume... il est entré ici, où nous sommes, tout trébuchant... C'était l'hiver... il y avait du feu dans ce foyer.. Sa femme Wisigarde était assise au coin de la cheminée... Le seigneur comte avait alors parmi nous pour favorite une lavandière nommée Martine... Il se tenait ce soir-là, je vous l'ai dit, madame, à peine sur ses jambes... Il se mit à dire à Martine: «Viens nous coucher... et toi, Wisigarde,»--ajouta-t-il en s'adressant à sa femme,--«prends la lampe et éclaire-nous.»

--C'était pour Wisigarde beaucoup de honte.

--D'autant plus, madame, qu'elle avait le coeur fier, le caractère impétueux... Elle nous battait à la journée, souvent nous mordait et non moins souvent querellait violemment le seigneur comte.

--Quoi, Morise! elle osait le quereller?...

--Oh! rien ne l'intimidait celle-là!... rien!... Quand elle était en furie, elle rugissait et grinçait des dents comme une lionne.