--Ne tuez pas votre servante comme vous avez tué Wisigarde!...

Soudain le comte devint aussi pâle que sa femme, et s'écria, frappé d'une terreur que redoublait son ivresse:

--Elle sait que j'ai tué Wisigarde!... elle me dit les mêmes mots qui me l'ont fait tuer!... C'est l'oeuvre du malin esprit!... Je m'en souviens, l'évêque Cautin m'a dit que Wisigarde étant morte sans l'assistance d'un prêtre, pouvait revenir la nuit me tourmenter sous forme de fantôme!... Elle va peut-être m'apparaître cette nuit, puisque ma femme a prononcé ces mêmes mots qui m'ont fait étrangler l'autre! C'est un avertissement du ciel ou de l'enfer!

Et s'adressant à Morise:

--Mon clerc! mon clerc!... cours le chercher!... Il priera près de moi toute la nuit... il ne me quittera pas... Le fantôme de Wisigarde n'osera pas approcher, un prêtre étant là... Et puis cet esclave qui a blasphémé, il peut attirer le diable dans le burg!... Oh! j'ai eu tort de ne pas faire couper en quartiers ce maudit cuisinier!... Non, ce n'est pas assez d'avoir arraché la langue à ce sacrilége!

Son épouvante augmentant pendant que Morise courait chercher le clerc et que Godégisèle, demi-morte de frayeur et toujours agenouillée, s'adossait au poteau, se sentant défaillir; le comte se jeta aussi à genoux et s'écria, se frappant la poitrine:

--Seigneur Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... J'ai beaucoup payé à mon patron, l'évêque Cautin, pour la mort de mon frère et de ma femme Wisigarde!... Je payerai beaucoup encore, afin que l'on prie pour Wisigarde et que la nuit elle ne vienne pas me tourmenter sous forme de fantôme!... Dès demain je ferai bâtir la chapelle dans les gorges d'Allange, en mémoire du miracle du bienheureux évêque Cautin, mon patron, et je ferai aussi rebâtir sa villa... Seigneur! bon seigneur Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... Délivrez-moi cette nuit de la présence du diable et du fantôme de ma femme Wisigarde!...

Et voilà ce fervent catholique à genoux, hébêté par la terreur et par l'ivresse, se frappant avec furie la poitrine, attendant, plein d'une anxiété terrible, l'arrivée de son clerc.

D'après cette journée d'un noble comte dans son burg, voyez qu'elle est humaine, généreuse, éclairée, cette race des conquérants de la vieille Gaule! Quel tendre attachement ils ont pour leurs femmes! quel respect pour les doux liens de la famille et pour la sainteté du foyer domestique!... Ô nos mères! viriles matrones vénérées de nos aïeux! fières Gauloises d'autrefois qui siégiez à côté de vos époux dans ces conseils solennels de l'État, où l'on décidait de la paix ou de la guerre! mâles et austères éducatrices! épouses chéries, vaillantes guerrières! vierges saintes! femmes empereurs!... Ô Margarid, Hêna, Méroë, Loyse, Geneviève, Ellèn, Sampso, Victoria la Grande, réjouissez-vous! réjouissez-vous d'avoir quitté ce monde-ci pour les mondes mystérieux où l'on va perpétuellement revivre!... Réjouissez-vous dans la fierté de votre coeur!... Quelle indignation! quelle honte! quelle douleur pour vos âmes de voir vos soeurs, quoique de races différentes et ennemies; de voir des femmes, épouses de rois, de seigneurs, de guerriers, traitées, bonnes ou méchantes, avec autant de mépris ou de férocité, par leurs maîtres barbares, que si elles étaient leurs esclaves[M]!

Oui, les voilà ces Franks appelés à la curée de la Gaule par leurs complices, nos saints évêques!... les voilà, ces conquérants patronés, choyés, caressés, flattés, bénis par les prêtres du jeune homme de Nazareth, par tes prêtres, ô divin Christ! toi qui n'avais que des paroles de tendre et adorable miséricorde, même pour la femme adultère... même pour la courtisane repentie!...