--C'est juste, Odille est pour toi une étrangère... tu ne peux l'aimer assez pour te résoudre à la tuer; il faut, n'est-ce pas, Loysik, pardonner à l'évêchesse ce manque de tendresse?... Après tout, elle n'est pas la mère de cette enfant!
À ce moment la petite esclave fait un mouvement, pousse un léger soupir, sa tête se soulève à demi, ses yeux s'ouvrent, cherchent tout, d'abord Ronan... s'arrêtent sur lui, et au bout de quelques instants elle dit d'une voix faible:
--Ronan... la nuit est-elle déjà passée, que voici le jour?
--Ce n'est pas le jour, mon enfant, c'est la clarté de la lampe qui brûle au dehors; tes forces semblent épuisées? tu t'étais assoupie?
--Je faisais un rêve doux et triste... ma mère me berçait sur ses genoux en me chantant le bardit d'Hêna; et puis elle me disait en pleurant: «Odille, c'est toi, c'est toi que l'on va brûler...» Alors je me suis éveillée, j'ai cru que c'était déjà le jour... Ah! Ronan! que c'est long, d'ici à demain! et ce supplice! ce supplice! comme il durera... à moins que la douleur soit trop forte, alors je mourrai tout de suite...
--Et tu ne regretteras pas la vie?
--Ronan, j'ai voulu me tuer quand je vous ai cru mort... vous êtes condamné comme nous, je n'ai plus ni père ni mère! qui regretterais-je ici? Puisque l'on va revivre ailleurs auprès de ceux que l'on a aimés, nous nous retrouverons bientôt tous ensemble, vous et ma famille.
--Et quelle haine! dis, petite Odille? quelle haine contre ceux qui t'ont condamnée à mourir ainsi?
--Oui, Ronan... je les hais parce qu'ils sont injustes et méchants; ils me font mourir... et je n'ai, moi, jamais fait de mal à personne...
--Et si cela était en votre pouvoir, mon enfant, leur rendriez-vous le mal qu'ils vous font?