--Voyons, patron... voyons ta recette...

--Or donc: vous lavez et parez votre grue, et la mettez dans une marmite de terre avec de l'eau, du sel et de l'anet...

--Eh bien! c'est ce qu'a fait le cuisinier; il a fait bouillir la grue avec de l'eau et du sel...

--Mais laisse-moi donc achever! barbare, et tu verras que cet âne paresseux s'est arrêté au commencement du chemin, au lieu de le poursuivre jusqu'au bout... Donc, vous laissez réduire de moitié l'eau où a commencé de cuire votre grue, puis vous la mettez ensuite (la grue) dans un chaudron avec de l'huile d'olive, du bouillon, un bouquet d'origan et de coriandre; quand votre grue sera sur le point d'être cuite, ajoutez-y du vin, mélangé de miel et de livèche, quelque peu de cumin, un scrupule de benjoin, un atome de rüe et un peu de carvi broyé dans le vinaigre; usez ensuite d'amidon pour épaissir honnêtement votre sauce; elle doit être alors d'un joli brun doré; vous la versez sur votre grue après avoir gracieusement placé le volatile au milieu d'un grand plat, le col gentiment arrondi et tenant dans son bec un bouquet de fenouil vert[AA]. Maintenant je le demande à sa gloire le roi Chram; je le demande à nos clarissimes convives... y a-t-il le moindre rapport entre une grue ainsi accommodée et cette chose sans forme, sans couleur, sans saveur, qui semble noyée dans ce bassin d'eau grasse?

--Si Dieu le Père avait besoin d'un cuisinier il te choisirait, sensuel évêque,--dit le Lion de Poitiers,--tu ne dérogerais pas à cuisiner au paradis.

À cette impiété le saint homme fît la grimace, se souvenant sans doute d'avoir cuisiné, non point en paradis, mais en Vagrerie; il remplit la coupe et la vida d'un trait, en regardant de travers le favori du roi Chram.

--Allons, comte Neroweg,--dit Spatachair,--à tout péché miséricorde, une autre fois tu nous donneras un festin plus délicat... et ta femme, dont tu ne seras pas toujours jaloux, et pour cause, présidera le banquet.

--Et foi de Lion de Poitiers, je ne lui serrerai pas trop fort les genoux sous la table.

--Lors de ce festin-là, Neroweg,--ajouta Imnachair, malgré les vains coups d'oeil de Chram pour mettre un terme à l'insolence de ses favoris,--lors de ce festin-là tu ne nous feras pas comme aujourd'hui manger et boire dans le cuivre et dans l'étain, tandis que tu étales à nos yeux éblouis ta vaisselle d'or et d'argent au milieu de la table... hors de notre portée... ne dirait-on pas que tu nous prends pour des larrons?

--Neroweg offre l'hospitalité comme il lui convient,--reprit d'un air sourdement courroucé Sigefrid, un des leudes du comte;--ceux qui mangent la viande et boivent le vin d'ici... sont mal venus à se plaindre des pots et des plats...