--Peu importe qu'on vous remarque; ces esclaves sembleront transporter deux hommes blessés par les décombres de l'incendie; vous cacherez seulement vos visages entre vos mains, et vous gémirez de votre mieux. Quant au Veneur, qui a prudemment dépouillé sa peau d'ours, il traversera la foule en courant, tenant la petite esclave entre ses bras, comme s'il venait d'arracher du milieu des flammes une jeune fille du gynécée; l'évêchesse va s'envelopper dans la casaque du Veneur, et au milieu du tumulte elle pourra passer inaperçue... Tout ceci est-il entendu, accepté?

--Oui, Karadeuk.

--Maintenant, mes bons Vagres, continuons notre marche jusqu'au bout de l'hippodrome; là, nous nous séparons... Notre rendez-vous est au pont!...

Les sages avis du père de Loysik et de Ronan furent de point en point exécutés.

Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c'était un fier spectacle que ce vaste burg frank, dévoré par les flammes! À chaque instant les toits de chaume des étables et des granges s'effondraient avec fracas, en lançant vers le ciel étoilé d'immenses gerbes de flammes et d'étincelles; le vent du nord, frais et vif, poussait vers le sud les crêtes de ses grandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus des bâtiments à demi écroulés. Au moment où Ronan, porté par les deux esclaves, passait devant la maison seigneuriale, construite presque entièrement en charpente et recouverte de planchettes de chêne, il vit la toiture embrasée, soutenue jusqu'alors par quelques grosses poutres carbonisées, s'abîmer avec le retentissement du tonnerre au milieu des assises et des pilastres de pierre volcanique, restés seuls debout, ainsi que quelques énormes poutres noires et fumantes, se profilant sur un rideau de feu. Aux lueurs de cette fournaise, on voyait briller les casques et les cuirasses des leudes de Chram, courant çà et là, ainsi que les gens de Neroweg, et s'efforçant de faire sortir des écuries embrasées, les chevaux et les mulets, chargés à la hâte; des hommes du comte, non moins effarés, apportaient sur leurs épaules, et jetaient loin du feu les objets qu'ils avaient pu arracher aux flammes, et retournaient aux bâtiments, afin de disputer d'autres débris à l'incendie. De bons esclaves, implorant le ciel, poussaient à grand'peine devant eux le bétail effarouché, ou tiraient en vain par le licou les chevaux cabrés d'épouvante; les plus dévots de ces captifs s'agenouillaient éperdus, se frappant la poitrine, et suppliaient le bienheureux évêque Cautin, que l'on ne voyait pas, de mettre un terme au désastre par un nouveau miracle.

Quel tumulte infernal!... qu'il est doux à l'oreille d'un Gaulois qui se venge du féroce conquérant de son pays, d'un Gaulois qui se venge de l'implacable ennemi de sa race! Par les os de nos pères! la belle musique! hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux, imprécations des Franks, cris des blessés que les décombres enflammés brûlaient ou écrasaient en croulant! Et quelle belle lumière éclairait ce tableau! lumière rouge, flamboyante, mais moins flamboyante encore que celle de cet immense incendie qui éclairait, il y a des siècles, la marche de l'aïeul de Ronan, Albinik le marin, allant, avec sa femme Méroë, de Vannes à Paimbeuf braver César dans son camp... Oui... qu'est-ce que le maigre incendie de ce burg frank, auprès de cet embrasement de vingt lieues, de cet océan de flammes, couvrant soudain ces contrées, la veille si florissantes, si fécondes, si populeuses, et ne laissant après lui que débris fumants et solitude désolée! «Ô liberté! que tu coûtes de larmes, de désastres et de sang!» disaient nos pères, ces fiers Gaulois des temps passés, en portant la torche au milieu de leurs villes, de leurs bourgs et de leurs villages... «Ô liberté! liberté sainte!... nous nous ensevelirons avec toi sous les ruines fumantes de la Gaule; mais nous n'aurons pas vécu esclaves... et le pied d'un conquérant abhorré ne foulera que des cendres dans ces contrées dévastées!»

O nos pères! héroïques martyrs de l'indépendance! vous n'auriez pas, comme nous, Gaulois dégénérés, lâchement subi le joug de ces Franks, dont à peine nous brûlons, comme aujourd'hui, quelques burgs... Cela est peu; mais leurs complices seront frappés de terreur!... Ils parlent d'enfer, ces pieux hommes! la Vagrerie sera sur terre leur enfer; les flammes, les grincements de dents n'y manqueront pas... Non, non! foi de Vagre! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis acharnés de l'étranger! ceux-là, poursuivis, traqués, suppliciés, on les appelle Hommes errants, Loups, Têtes-de-loup... Mais ces loups, entre loups, se chérissent comme frères; car voici les deux fils du vieux Karadeuk, toujours portés sur les épaules des esclaves, comme la petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs Vagres et esclaves révoltés, le pont jeté sur le fossé, après avoir heureusement traversé, en s'y mêlant, la foule des Franks fourmillant autour de l'incendie. Le gardien du pont ayant crié à l'aide, on l'a envoyé, la tête la première, sonder la profondeur du fossé, et il a disparu dans la bourbe.

--Vite, passez tous! passez vite,--dit le vieux Karadeuk qui n'oublie rien.--Sommes-nous tous hors de l'enceinte du burg?

--Oui, tous! tous!

--Maintenant, tirons à nous ce pont; j'ai fait briser les chaînes qui l'attachaient de l'autre côté de l'enceinte; s'il prend envie aux Franks de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance; trouver de quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l'épouvante où ils sont à cette heure, n'est point facile. Une fois en pleine forêt, au diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule!...