Le Vagre fut tiré de sa rêverie par la voix du frère de son père.
--Ronan,--dit Kervan,--la gelée a durci la terre, les troupeaux ne peuvent sortir des étables; nous avons à cribler le grain à la maison... viens, rentrons; pendant notre travail tu nous diras les événements qui complètent ton récit. Après ton départ, je te promets de transcrire fidèlement la suite de l'histoire de ta vie.
Ronan et la famille de Kervan sont rassemblés dans la grande salle de la métairie; après le repas du matin les femmes filent leur quenouille ou s'occupent des soins domestiques; les hommes criblent le grain qu'ils tirent de grands sacs et qu'ils reversent dans d'autres. Des troncs d'orme et de chêne brûlent dans l'immense foyer, car au dehors vive est la froidure; Ronan va parler; on fait silence, et chacun tout en s'occupant de ses travaux jette de temps à autre un regard curieux sur le Vagre, fils du Bagaude.
--Mon oncle,--dit Ronan,--vous avez lu ce récit?
--Nous tous qui sommes ici nous l'avons entendu...
--Et que pensez-vous maintenant des Bagaudes et des Vagres?
--Je pense, ainsi que ton frère Loysik, que ces représailles contre les horreurs de la conquête franque, représailles légitimées par la conquête elle-même, étaient malheureusement stériles et désastreuses comme l'est la vengeance si juste qu'elle soit; cependant, je crois, je sens qu'il fallait frapper de terreur ces féroces conquérants! sur eux seuls doit retomber tant de sang versé...
--Implacable et légitime a été notre vengeance, mais non pas stérile, Loysik l'a proclamé lui-même; rappelez-vous ces paroles de votre grand-père Araïm, à propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit, Kervan; elles étaient, elles sont, elles seront éternellement justes: «--L'insurrection a toujours du bon... car on y gagne toujours quelque chose. Qu'un peuple conquis ou opprimé implore ses maîtres, au nom de la justice, au nom de l'humanité, ses maîtres se rient de lui; qu'il se révolte... ils tremblent et accordent à la terreur ce qu'ils avaient refusé au bon droit.» Araïm disait vrai. N'est-ce pas aux grandes insurrections de la Bagaudie que l'Armorique a dû son complet affranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bien qu'allégée des charges écrasantes contre lesquelles la Bagaudie avait protesté par les armes, les autres contrées de la Gaule étaient redevenues provinces romaines après l'ère glorieuse et libre de Victoria la Grande!
--C'est la vérité, Ronan... mais en quoi votre Vagrerie a-t-elle été pour vous aussi fructueuse que la Bagaudie? Et mon pauvre frère Karadeuk comment est-il mort?
--Pour répondre à vos questions, Kervan, il me faut d'abord vous apprendre ce qui s'est passé après l'incendie du burg du comte Neroweg.