--Ah! Kervan! l'on dirait que ces rois franks et leur race sont prédestinés à devenir l'horreur du monde!... Écoutez, écoutez... mon père mourant me fit donc promettre de me rendre ici, au berceau de notre famille. Après avoir écrit le récit que je vous ai remis... je n'ai pu le compléter; voici pourquoi: En ces temps désastreux, rien de plus difficile, de plus périlleux, que d'entreprendre un long voyage; on risque à chaque pas d'être enlevé en route et emmené captif par les bandes armées des ducs, des comtes, des seigneurs franks ou des évêques qui guerroyent de province à province, de diocèse à diocèse, de domaine à domaine, se pillant les uns les autres ou envahissant réciproquement leur territoire, afin d'agrandir leurs possessions; aussi tous ceux qui sont forcés de voyager ne s'aventurent jamais hors des cités sans se réunir en assez grand nombre pour pouvoir repousser l'attaque des bandes armées que l'on rencontre continuellement. J'appris qu'une compagnie de voyageurs devaient partir de la ville de Marcigny pour se rendre à Moulins; c'était mon chemin; voulant profiter de cette occasion, je quittai la vallée avant d'avoir achevé le récit que je vous ai remis; nous partîmes de Marcigny environ trois cents personnes, hommes, femmes, enfants, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariot, pour aller d'abord à Moulins; de cette ville d'autres voyageurs devaient partir pour Bourges; de cette dernière cité j'espérais trouver de pareilles compagnies pour gagner Tours, puis poursuivre ainsi ma route jusqu'à nos frontières, par Saumur et par Nantes. Pendant mon voyage de Marcigny à Tours, les voyageurs avec qui je cheminai eurent souvent à combattre contre des bandes armées; je fus légèrement blessé dans l'une de ces attaques; plusieurs de mes compagnons furent tués, d'autres, faits prisonniers, furent emmenés eux et leurs familles en esclavage; moi, ainsi que bon nombre de mes compagnons, nous eûmes le bonheur d'arriver à Tours.

--Dans quel temps nous vivons! Voyager en un pays ennemi ne serait pas plus dangereux!

--Ah! Kervan... si vous voyiez les ravages de la conquête! ravages toujours naissants! partout des ruines anciennes et nouvelles; nos anciennes chaussées si larges, si soigneusement entretenues avec leurs relais de poste et leurs auberges, partout abandonnées ne sont plus que décombres... les communications, jadis si faciles sur tous les points de la Gaule, sont maintenant interrompues; les évêques, maîtres absolus dans leur diocèse, empirent encore s'ils le peuvent cet état de choses, voulant surtout isoler les populations entre elles afin de les dominer plus sûrement. Ici les routes sont coupées parce qu'elles passent sur le domaine d'un seigneur frank ou d'une abbaye; ailleurs les ponts ont été détruits par quelque bande armée afin d'assurer sa retraite; aussi étions-nous forcés à des détours incroyables pour arriver au terme de notre voyage; souvent nous passions plusieurs nuits dans les champs; parfois encore il nous fallait abattre les arbres voisins des rivières afin de construire des radeaux où nous nous aventurions, n'ayant que ce moyen de traverser les fleuves; foi de Vagre, ce n'était pas autrement en Vagrerie.

--Pauvre pays! pauvre Gaule!

--En arrivant à Tours, j'appris que le roi Clotaire rassemblait là des troupes pour marcher en personne contre son fils Chram qui, ravageant tout sur son passage, venait de traverser la Touraine, se dirigeant, disait-on, vers les frontières de la Bretagne. L'occasion me parut bonne pour achever ma route en sûreté; je suivis les troupes royales, composées des leudes et des hommes de guerre que les seigneurs franks, possesseurs de bénéfices, devaient, sur sa demande, amener à leur roi; des colons enrôlés de force augmentaient cette armée, elle se mit en marche, je l'accompagnai; des troupes ennemies n'eurent pas été plus désastreuses que les troupes du roi Clotaire pour les populations. Les Franks arrivaient-ils dans une cité, ils chassaient les habitants de leurs maisons et s'y établissaient en maîtres; durant leur séjour les provisions étaient consommées, gaspillées; puis lors de leur départ les Franks dévalisaient la maison; chacun d'eux pillant à sa guise; les hommes, s'ils disaient mot, étaient battus, souvent tués, les femmes et les filles violentées, puis l'armée du glorieux roi Clotaire reprenait sa marche.

--Tu as raison, Ronan, la Vagrerie était moins terrible!

--Clotaire et sa truste rejoignirent les troupes à Nantes; c'est là que, pour la première fois, je le vis un soir, ce monstre qui tuait les fils de son frère à coups de couteau; oui, c'est là que je le vis ce lâche meurtrier en faveur de qui le Dieu des catholiques faisait des miracles, grâce à l'intercession du bienheureux Saint-Martin!

--Tu l'as vu ce Clotaire?... quelle figure avait-il?

--Ce soir-là il portait une longue dalmatique d'un rouge de sang, brodée d'or, et par-dessus ce riche vêtement une casaque de fourrure avec un capuchon aussi de fourrure à demi rabaissé sur son front; ses yeux flamboyaient dans l'ombre de cette coiffure comme ceux d'un chat sauvage; le visage cadavereux de ce roi chevelu était entouré de longues mèches de cheveux gris tombant presque jusqu'à sa ceinture; l'expression de ses traits était froidement féroce; il montait un grand cheval de guerre tout noir et caparaçonné de rouge; à sa gauche chevauchait son connétable, à sa droite l'évêque de Nantes. Je vous le jure, Kervan, l'aspect de cet homme enflamma mon coeur de tant de haine que sans mon ardent désir de revoir Odille et mon fils, j'aurais, je crois, accompli ce voeu de mon père Karadeuk, lorsqu'il y a plus de cinquante ans, il disait dans cette salle où nous sommes: «N'est-il donc pas un homme en Gaule pour planter un poignard dans le coeur de l'un des fils de ce monstre de Clovis?...» Mais lorsque le lendemain soir j'ai vu ce que j'ai vu...

--Voici que tu pâlis encore à ce souvenir, Ronan.