CHAPITRE PREMIER.
La vallée de Charolles.--L'anniversaire.--Le monastère.--Une communauté laïque et une colonie libre au septième siècle.--Condition des moines et des colons.--Le bac.--L'archidiacre Salvien et Gondowald, chambellan de la reine Brunehaut.--La fête.--Les vieux Vagres.--Les prisonniers.--Départ de Loysik pour le château de la reine Brunehaut.
Cinquante ans environ se sont écoulés depuis que Clotaire a fait brûler vifs son fils Chram, sa femme et ses deux filles. Oublions le spectacle désolant que la Gaule conquise continue d'offrir sous la descendance de Clovis depuis un demi-siècle, pour reposer nos regards sur la vallée de Charolles... Ah! c'est qu'aussi les pères des heureux habitants de ce coin de terre n'ont pas lâchement courbé le front sous le joug des Franks et des évêques; non, non... ils ont prouvé que le vieux sang gaulois coulait encore dans leurs veines; aussi, voyez le paisible tableau de leur félicité! voyez, bâties à mi-côte du versant de la vallée, ces jolies maisons, à demi voilées sous les vignes qui tapissent les murailles, vieux ceps dont le soleil d'automne a rougi les feuilles et doré les grappes. Chacune de ces maisons est entourée d'un jardinet fleuri, ombragé d'un bouquet d'arbres... jamais la vue ne s'est reposée sur un plus riant village... Un village? non, c'est plutôt un bourg, un gros bourg; il y a au moins six à sept cents maisons disséminées sur cette colline, sans compter ces vastes bâtiments couverts de chaume, situés au milieu des prairies basses, arrosées par la féconde rivière qui prend sa source au nord de la vallée, la traverse et la borne au plus lointain horizon, en se divisant en deux bras; l'un se dirige vers l'Orient, l'autre vers l'Occident, après avoir baigné dans son cours le pied d'un bois de chênes séculaires, dont la cime laisse apercevoir les toits d'un grand bâtiment de pierres, surmonté d'une croix de fer.
Non, jamais terre promise n'a été mieux disposée pour les productions d'un sol fécondé par le travail: à mi-côte, les vignes empourprées; au-dessus du vignoble, les terres de labour, où brûle en quelques endroits le chaume des seigles et des blés de la dernière récolte; ces fertiles guérets s'étendent jusqu'à la lisière des bois qui couronnent les hauteurs, entre lesquelles cette immense vallée est encaissée; au-dessous des coteaux commencent les prairies arrosées par la rivière; de nombreux troupeaux de brebis et de génisses paissent ses gras pâturages; on entend tinter les clochettes des maîtres béliers et des taureaux. Çà et là, pendant que des charrues attelées de boeufs creusent lentement une partie du sol dont les chaumes ont été brûlés la veille, des chariots à quatre roues, remplis de raisins, descendent les pentes escarpées du vignoble, et se dirigent vers le pressoir commun, situé, ainsi que les étables, les bergeries et les porcheries communes, dans les bâtiments avoisinant la rivière. Sur sa rive sont établis différents ouvroirs; celui des lavandières et des filandières, où se prépare le chanvre, et où se lave la toison des brebis, plus tard convertie en chauds vêtements; là encore sont les tanneries, les forges, les moulins aux meules énormes; tout est dans cette vallée, paix, sécurité, contentement, travail: le bruit du battoir des lavandières et des corroyeurs, le choc du marteau des forgerons, les cris joyeux des vendangeurs, le chant cadencé des laboureurs, qui marquent l'égale et lente allure de leurs boeufs, la flûte rustique des bergers; tous ces bruits, jusqu'au bourdonnement des essaims d'abeilles, autres infatigables travailleuses, qui se hâtent de recueillir le suc des dernières fleurs d'automne; tous ces bruits si divers, des plus lointains, des plus vagues, aux plus retentissants, se fondent en une seule harmonie à la fois douce et imposante: c'est la voix du travail et du bonheur, s'élevant vers le ciel comme une éternelle action de grâce.
Que se passe-t-il donc dans cette maison bâtie comme les autres, mais qui, plus rapprochée de la crête de la colline, occupe le point culminant du village, et domine au loin la vallée? Les habitants de cette demeure, parés d'habits de fête, vont et viennent du dedans au dehors; ils amoncellent à une assez grande distance de la porte une espèce de bûcher de sarments de vigne; des jeunes filles, des enfants, apportent joyeusement leurs brassées de bois sec, puis repartent en courant chercher d'autres combustibles. Une bonne petite vieille, aux cheveux d'un blanc d'argent, mignonne, proprette et encore alerte pour son grand âge, surveille la confection du bûcher. Comme toutes les bonnes vieilles, elle bougonne et sermonne, non méchamment, mais gaiement... Écoutez plutôt:
--Ah! ces jeunes filles, ces jeunes filles! toujours folles! hâtez-vous donc, au lieu de rire; ce bûcher n'est point encore assez haut. C'était vraiment bien la peine de vous lever dès l'aube afin d'avoir terminé vos travaux accoutumés avant vos compagnes, pour folâtrer ainsi, au lieu d'achever promptement ce bûcher... Tenez, je suis certaine que déjà du fond de la vallée plus d'un regard impatient se sera tourné par ici, et que plus d'une voix aura dit: «Mais que font-ils donc là-bas, qu'ils ne nous donnent point le signal? est-ce qu'ils dorment comme loirs en hiver?» Voici pourtant à quels terribles soupçons vous nous exposez, sempiternelles rieuses!... c'est de votre âge, je le sais, et ne devrais peut-être point vous le dire; mais enfin les jours sont courts en cette saison d'automne, et avant que nos bonnes gens aient eu le temps de rentrer les troupeaux des champs, les boeufs du labour, les chariots des vendanges, et de vêtir leurs habits de fête, le soleil sera couché, de sorte que l'on n'arrivera au monastère qu'à la pleine nuit, tandis que la communauté nous attend avant le coucher du soleil.
--Encore quelques brassées de sarment, dame Odille, et il n'y aura plus qu'à y mettre le feu,--répondit une belle jeune fille de seize ans, aux yeux bleus et aux cheveux noirs;--c'est moi qui me charge d'allumer le bûcher... vous verrez mon courage!
--Oh! combien ta grand'mère, ma vieille amie l'évêchesse, a raison de dire que tu ne doutes de rien, toi, Fulvie.
--Bonne grand'mère! elle est comme vous, dame Odille, ses gronderies sont des tendresses; elle aime tout ce qui est jeune et gai...