--Je me nomme Salvien, archidiacre de l'église de Châlons et neveu du vénérable Sidoine, évêque de ce diocèse... Je t'apporte les ordres de ton chef spirituel.

--Et moi Gondowald, chambellan de notre glorieuse et illustre reine Brunehaut, je suis chargé par elle de prêter mon aide et celle de mes hommes à l'envoyé de l'évêque.

--Voici une lettre de mon oncle,--reprit l'archidiacre en présentant ce parchemin à Loysik.--Prends-en connaissance à l'instant.

--Mes yeux sont affaiblis par les années, un de nos frères va faire tout haut cette lecture pour moi.

--Il se peut qu'il y ait dans cette lettre des choses secrètes,--dit l'archidiacre;--je t'engage à la faire lire à voix basse.

--Nous n'avons point ici de secret les uns pour les autres... Lis tout haut, mon frère.

Et Loysik remit la missive à l'un des membres de la communauté, qui exécuta l'ordre de son supérieur.

Cette lettre portait en substance que Sidoine, évêque de Châlons, instituait l'archidiacre Salvien comme abbé du monastère de Charolles, voulant ainsi mettre terme aux scandales et énormités qui depuis tant d'années affligeaient la chrétienté par l'exemple de cette communauté; elle devrait être à l'avenir rigoureusement soumise à la règle de saint Benoît, ainsi que l'étaient alors presque tous les monastères de la Gaule. Les moines laïques qui mériteraient cette faveur par leur vertu et par leur humble soumission aux ordres de leur nouvel abbé obtiendraient la faveur toute chrétienne d'entrer dans la cléricature et de devenir moines de l'Église romaine. De plus, en vertu du canon 7 du concile d'Orléans, tenu deux années auparavant (l'année 611), qui ordonnait que «les domaines, terres, vignes, esclaves, pécules qui seraient donnés aux paroisses demeurassent en la puissance de l'évêque,» tous les biens du monastère et de la colonie formant, à bien dire, la paroisse de Charolles, devaient, à l'avenir, demeurer en la puissance de l'évêque de Châlons, qui commettait son neveu l'archidiacre Salvien à la direction de ces biens. Le prélat terminait la missive en ordonnant à son cher fils en Christ, Loysik, de se rendre sur l'heure en la cité de Châlons pour y entendre le blâme de son évêque et père spirituel, et y subir humblement la pénitence ou châtiment qu'il pourrait lui infliger. Enfin, comme il se pouvait faire que le frère Loysik, par une suggestion diabolique, commît l'énormité de mépriser les ordres de son père spirituel, le noble Gondowald, chambellan de la glorieuse reine Brunehaut, était chargé par cette illustrissime et excellentissime princesse de faire exécuter, au besoin, par la force, les ordres de l'évêque de Châlons.

Le moine laboureur achevait à peine la lecture de cette missive que Gondowald ajouta d'un air hautain et menaçant:

--Oui, moi, chambellan de la glorieuse reine Brunehaut, notre très-excellente et très-redoutable maîtresse, je suis chargé par elle de te dire à toi, moine, que si toi et les tiens vous aviez l'audace de désobéir aux ordres de l'évêque, ainsi que cela pourrait arriver, d'après les insolents murmures que je viens d'entendre, je vous fais attacher, toi et les plus récalcitrants, à la queue des chevaux de mes cavaliers, et je vous conduis ainsi à Châlons, hâtant votre marche à coups de bois de lance.