--Quel âge as-tu?

--Ma mère me disait ce printemps: Odille, voilà quatorze ans que tu fais la joie de ma vie.

--Comment es-tu devenue l'esclave du comte frank?

--Mon père est mort jeune... j'habitais dans la montagne avec mon grand-père, mon frère et ma mère... Nous vivions du produit de notre troupeau et nous filions la laine; nous n'avions jamais eu d'autre chagrin que la mort de mon père... Un jour, les Franks sont montés en armes dans la montagne; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit: «Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses domaines en esclaves et en bétail.» Mon frère a voulu nous défendre, les Franks l'ont tué... Ils nous ont liées, ma mère et moi, à la même corde; ils nous ont poussées devant eux avec notre troupeau... Mon grand-père a demandé à genoux la grâce de nous suivre; les Franks lui ont dit: «Tu es trop vieux pour gagner ton pain comme esclave.--Mais, seul, je mourrai de faim dans la montagne!--Meurs!» lui ont-ils dit, et ils nous ont fait marcher devant eux... Mon grand-père nous suivait de loin en pleurant; les Franks l'ont assommé à coups de pierres... Ils ont pris d'autres esclaves, emmené d'autres troupeaux, tué d'autres gens dans la montagne quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine; ils y ont encore enlevé du monde et des bestiaux. Nous étions cinquante peut-être, tant hommes que femmes et jeunes filles; les petits enfants... les Franks les massacraient comme n'étant bons à rien. La première nuit, nous avons couché dans un bois; les Franks ont fait violence aux femmes malgré leurs prières... J'ai entendu les sanglots de ma mère... le soir, on m'avait séparée d'elle... À moi, on ne m'a rien fait: le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours séparée de ma mère; on a encore tué des gens qui ne voulaient pas suivre... on a encore pris des esclaves et des troupeaux... et puis on s'est remis en route pour le burg. Avant d'y arriver, on a passé une seconde nuit dans les bois. Le chef, qui me réservait pour le comte, me faisait coucher à côté de son cheval... Au point du jour, nous avons continué notre route; j'ai des yeux cherché ma mère... le Frank m'a dit: «Elle est morte; deux guerriers, en se la disputant cette nuit, l'ont tuée.» Moi, j'ai voulu rester là pour y mourir; mais le chef m'a emportée sur son cheval, et nous sommes arrivés sur le domaine du comte...

--Entends-tu, évêque?--dit Ronan,--entends-tu, Gaulois? ce sont les Franks, tes alliés, qui, dans cette province et dans les autres, massacrent les vieillards et les enfants comme bouches inutiles et enlèvent ainsi hommes et femmes de notre race, pour repeupler les terres de la Gaule que leurs rois ont distribuées à leurs guerriers en nous dépouillant... Ce sont tes alliés, tes amis, tes fils en Christ et en Dieu, qui font cela... et tu ordonnes, sous peine de l'enfer, au pauvre peuple d'obéir à ces pillards, à ces ravisseurs, à ces meurtriers, qui violentent et tuent les mères sous les yeux de leurs filles. Entends-tu cela, évêque gaulois?

--Les Franks respectent les biens de l'Église et les oints du Seigneur,--s'écria l'évêque Cautin,--ces biens, ces oints sacrés, sur lesquels vous osez, maudits! porter vos mains impies.

--Continue,--dit Ronan à la petite esclave,--continue, pauvre enfant!

--Nous sommes arrivés au burg; le comte m'a fait conduire dans sa chambre; il s'est jeté sur moi, j'ai voulu lui résister, il m'a donné des coups de poings sur la figure, j'étais toute en sang[M]; la douleur et l'effroi m'ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abusé de moi; depuis, j'ai été enfermée avec les autres esclaves dans l'appartement de sa femme Godigisèle, bien douce femme pour un si méchant homme; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m'a emportée sur son cheval; il m'a conduite ici, me disant que je serais l'esclave du seigneur évêque.

--Cela t'effraye, pauvre enfant, d'être esclave du seigneur évêque?

--Ma mère et mes parents ont été tués; je suis esclave, je suis avilie... tout m'est égal... J'ai essayé de m'étrangler avec mes cheveux, mais j'ai eu peur... et pourtant je voudrais mourir.