--À la preuve, docte Symphorien... à la preuve!

--M'y voici... Et d'abord, frères, dites-moi sous quelle royale griffe est tombée cette belle terre d'Auvergne?

--Sous la griffe de Clotaire, le dernier et digne fils du glorieux roi Clovis... puisque ayant récemment épousé la veuve de son petit-neveu Théodebald, ce Clotaire possède un double droit sur la province d'Auvergne... le voici donc, cette année 558, seul roi de toute la Gaule conquise.

--Or ce Clotaire est l'épouseur du genre humain... Qui n'a-t-il pas épousé? qui n'épousera-t-il pas? Les évêques l'ont marié autant de fois qu'il lui a plu, et du vivant de la plupart de ses femmes; ils l'ont marié à Gundioque, femme de son propre frère; ils l'ont marié à Radegonde, à Ingonde, et quinze jours après, à la soeur de celle-ci, nommée Aregonde; ils l'ont marié à Chemesne, à bien d'autres encore, et en dernier lieu à cette Wultrade, veuve de son petit-neveu Théodebald; mais ce sont là des peccadilles...

--Docte et doctissime Symphorien, tu nous a promis de nous prouver logicè que le Seigneur Dieu ferait des miracles en notre faveur... et ta rhétorique nous parle de cet épouseur éternel...

--Ma rhétorique pose les principes... vous allez en voir tout à l'heure les conséquences... ergo, je pose cette autre prémisse, encore nécessaire: que ce Clotaire a commis, entre plusieurs crimes, un forfait devant lequel Clovis lui-même eût peut-être reculé... La chose se passait à Paris, en 533, dans le vieux palais romain [3] habité par les rois franks... Or, écoutez...

[Note 3: ][ (retour) ] On voit encore aujourd'hui, rue de la Harpe, les thermes de ce palais parfaitement conservés; nous engageons nos lecteurs à visiter cette curieuse antiquité.

--Nous écoutons, docte Symphorien; il est doux d'entendre les louanges de ses rois.

--Il y a donc environ vingt-cinq ans de cela... Clovis était, depuis longtemps, allé droit au paradis, sur la foi des évêques... après avoir partagé la Gaule entre ses quatre fils: Thierri, Childebert, Clodomir et ce Clotaire, aujourd'hui roi de toutes les provinces conquises... Clodomir étant mort plus tard, laissa trois enfants; ils furent recueillis par leur grand'mère, la veuve de Clovis, la vieille reine Clotilde; elle faisait élever près d'elle ses petits-fils, attendant qu'ils fussent en âge d'hériter du royaume de leur père. Un jour qu'elle était venue à Paris, Childebert, qui résidait en cette ville, envoya secrètement un affidé à notre doux Clotaire pour lui dire ceci: «Clotilde, notre mère, garde auprès d'elle les enfants de notre frère, et elle veut qu'ils aient son royaume... viens donc promptement à Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire d'eux: savoir s'ils auront les cheveux coupés pour être comme le reste du peuple, ou si nous les tuerons, afin de partager entre nous le royaume de leur père, notre frère[A]...»

--Voilà qui commence tendrement.