Berthoald tressaillit de tout son corps, bondit dans ses liens, tâchant, mais en vain, de les rompre, poussa un cri terrible, jeta un regard de désespoir et d'épouvante sur l'immense nappe d'eau, qui, rougie par les premiers rayons du soleil levant, s'étendait alors à perte de vue, et s'écria:—Ma mère! ma mère!...
—Vois-tu,—lui dit Méroflède avec une joie féroce,—vois-tu là-bas? l'eau a presque entièrement envahi la chaussée; c'est à peine l'on aperçoit encore les couvertures de toile qui surmontent les chariots. Le flot monte toujours, et à cette heure, pour ta mère, c'est l'angoisse de la mort, angoisse plus horrible que la mort même.
—Oh! démon!—s'écria le jeune homme en se tordant sous ses liens; puis il s'écria:—Tu mens! ma mère n'est pas là... tu mens!...
—Ta mère a quarante ans; elle s'appelle Rosen-Aër, elle habitait la vallée de Charolles en Bourgogne...
—C'est vrai!... malheur! malheur sur moi!
—Ta mère, faite esclave par les Arabes lors de leur invasion en Bourgogne, a été par eux emmenée en Languedoc; et, après le dernier siége de Narbonne par Karl-le-Maudit, ta mère, ainsi que d'autres femmes, a été prise dans les environs de cette ville. Lorsque l'on a partagé le butin et les esclaves, Rosen-Aër, tombée dans le lot des hommes de ta bande, a été conduite jusqu'ici... tu doutes encore? voici une dernière preuve. Cette femme porte, comme toi, tracés sur le bras droit, en caractères ineffaçables, ces deux mots: Brenn-Karnak...
—Oh! ma mère!—s'écria le malheureux en jetant un regard noyé de larmes vers les étangs.
—Ta mère est morte!... Vois, la jetée a disparu sous les eaux, et elles montent encore... Oui, ta mère, à cette heure, est noyée dans le chariot couvert où elle était enfermée avec les autres esclaves!
—Mon cœur se brise,—murmura Berthoald écrasé sous le poids de la douleur et du désespoir;—c'est trop souffrir!
—Trop souffrir!—s'écria Méroflède avec un éclat de rire infernal;—oh! non! non! ce n'est pas assez. Quoi! stupide esclave! Gaulois renégat! lâche menteur! qui te pares effrontément du nom d'un noble frank! Quoi! tu as cru que la vengeance ne bouillonnait pas dans mes veines parce que, hier soir, tu m'as vue sourire au récit de la mort de mon aïeul tué par un bandit de ta race! Oui, j'ai souri, parce que je pensais qu'au point du jour je le ferais assister de loin à l'agonie, à la mort de ta mère! Mais j'avais la nuit à moi... et je te trouvais beau!