Bonaïk vit alors la pâle figure d'Amael encadrée de ses longs cheveux ruisselants d'eau, apparaître entre les barreaux. Le vieillard lui fit signe de disparaître de nouveau, en disant à voix basse, et comme s'il avait pu être entendu par le prisonnier:—Et maintenant, cachez-vous, cachez-vous, et attendez!—Se retournant alors vers Rosen-Aër:—Votre fils m'a compris; mais, je vous en supplie, du calme... pas d'imprudence.—Allant ensuite à son établi, où se trouvaient plusieurs morceaux de parchemin, dont il se servait pour dessiner les modèles de ses orfévreries, il écrivit ces mots:—«Si l'eau n'a pas tellement envahi le souterrain que vous puissiez y rester sans danger jusqu'à la nuit, donnez trois secousses à la cordelle au bout de laquelle sera attachée la pierre qui aura ce billet pour enveloppe; en ce cas, cette cordelle nous servira de moyen de communication; lorsque vous la verrez s'agiter, préparez-vous à recevoir un nouvel avis: jusque-là, ne paraissez pas au soupirail. Votre mère espère comme nous vous sauver. Courage et confiance!»
Ces mots écrits, l'orfévre enveloppa un caillou avec ce parchemin, heureusement, de sa nature, imperméable, lia le tout au moyen de la corde, au milieu de laquelle il attacha un petit morceau de fer afin de la faire plonger dans l'eau, et de rendre ainsi invisible ce moyen de correspondance entre l'atelier et le souterrain; puis il lança dans le soupirail la pierre, à laquelle était attachée la cordelle, dont il garda l'extrémité dans sa main. Quelques moments après, trois secousses données à cette corde annoncèrent à Bonaïk qu'Amael pouvait rester jusqu'au soir sans danger dans sa prison, et qu'il exécuterait les recommandations du vieillard. Cette espérance ranima l'espoir de Rosen-Aër, et, dans l'élan de sa reconnaissance, elle prit les mains de l'orfévre en lui disant:—Bon père, vous le sauverez, n'est-ce pas? vous le sauverez?
—J'y tâcherai, pauvre femme! mais laissez-moi rassembler mes esprits... À mon âge, voyez-vous, de pareilles émotions sont rudes; il faut, pour réussir, agir avec prudence et réflexion. Aussi vais-je réfléchir, l'entreprise est difficile...
Pendant que l'orfévre pensif, accoudé sur son établi, appuyait son front dans sa main, et que les apprentis demeuraient silencieux et inquiets, Rosen-Aër, rappelant ses souvenirs, dit à Septimine:—Mon enfant, vous avez dit que mon fils avait été bon pour vous comme un ange du ciel... où l'avez-vous donc connu?
—Près de Poitiers, au couvent de Saint-Saturnin... Ma famille et moi, touchées de compassion pour un jeune prince, un enfant, retenu prisonnier dans ce monastère, nous avons voulu favoriser l'évasion de ce pauvre petit; tout a été découvert; on voulait me châtier d'une manière honteuse, infâme!—ajouta la Coliberte en rougissant encore à ce souvenir.—On voulait me vendre, me séparer de mon père, de ma mère... Alors, votre fils, favori de Karl, le chef des Franks...
—Mon fils!
—Oui, le seigneur Berthoald.
—Berthoald?
—Hélas! ainsi s'appelle celui qui est renfermé dans ce souterrain...
—Mon fils Amael, portant le nom de Berthoald! mon fils, favori du chef dès Franks!—s'écria Rosen-Aër, frappée de stupeur.—Mon fils, élevé dans l'horreur des conquérants de la Gaule, ces oppresseurs de notre race! mon fils, favori de l'un d'eux! non, non... tes souvenirs te trompent...