—À TREIZE ANS, madame[A]; car à cet âge il eut un fils de Bilichilde, cette esclave brune aux yeux verts, que vous avez payée si cher... Je vois encore son regard fauve, étrange comme sa beauté... Du reste, une taille de nymphe, des cheveux crépus d'un noir de jais traînant jusqu'à terre... Je n'ai de ma vie vu pareille chevelure...
—Cette esclave... qui la mit un soir dans le lit de mon petit-fils, alors à peine âgé de douze ans?...
—Vous, Madame[B]; je vous accompagnais... Ah! ah! ah! j'en ris de souvenir... Il avait d'abord une peur, cet innocent; mais comme vous voilà devenue sombre...
—Cette vile esclave! cette Bilichilde, malgré les autres concubines que nous avons données à mon petit-fils Theudebert, n'avait-elle pas pris sur lui un funeste ascendant?
—Si funeste, madame, qu'elle nous a fait toutes deux chasser de Metz et conduire prisonnières jusqu'à Arcis-sur-Aube, confins de la Bourgogne, royaume de votre autre petit-fils Thierry. Mais c'est là, madame, une vieille histoire: cette Bilichilde n'a-t-elle pas été, l'an dernier, étranglée par votre petit-fils[C], ce farouche idiot ayant passé de l'amour à la haine, et lui-même, après la bataille de Tolbiac, vaincu par son frère, que vous aviez déchaîné contre lui, n'a-t-il pas été, selon vos ordres, tonsuré, puis poignardé? Enfin son fils, âgé de cinq ans, n'a-t-il pas eu la tête brisée contre une pierre[D]? que voulez-vous de plus?...
—Chez moi la haine survit à la vengeance, comme le poignard survit au meurtre.
—Et vous n'êtes point, madame, en ceci, raisonnable... Haïr au delà de la tombe, c'est naïf pour notre âge.
—Mais passons... Ainsi, ce que nous venons de dire ne t'ouvre point l'esprit...
—À l'endroit de ces deux jolies esclaves?
—Oui...