—Durant ce voyage du Languedoc ici, votre fils, ne vous a pas vue?

—Nous étions huit ou dix femmes esclaves dans chaque chariot couvert; nous suivions l'armée de Karl. Parfois les hommes du chef Berthoald venaient nous voir, et... mais je n'offenserai pas ta pudeur, pauvre enfant, en te racontant ces violences infâmes!—ajouta Rosen-Aër en frémissant à ces souvenirs de dégoût et d'horreur.—Mon âge m'a préservée d'une honte à laquelle j'aurais d'ailleurs échappé par la mort... Mon fils n'a jamais pris part à ces immondes orgies mêlées de cris, de larmes et de sang; car on frappait jusqu'au sang les malheureuses qui voulaient échapper à ces outrages. Nous sommes ainsi arrivées jusqu'aux environs du couvent de Saint-Saturnin; là, nous avons fait une halte de quelques heures. Le juif Mardochée se trouvait alors dans ce monastère; apprenant sans doute qu'à la suite de l'armée il y avait des esclaves à acheter, il s'est rendu près de nous, accompagné de quelques hommes de la bande de Berthoald. Tu as été vendue, pauvre enfant, tu sais l'horrible examen que vous font subir ces marchands de chair gauloise?

—Oui, oui, cette honte, je l'ai subie devant les moines de Saint-Saturnin lorsqu'ils m'ont vendue au juif,—répondit Septimine en cachant dans ses mains son visage, empourpré de confusion. Rosen-Aër poursuivit:—Des femmes, des jeunes filles, malgré leurs prières, leur résistance, ont été dépouillées de leurs vêtements et profanées, souillées par les regards des hommes qui voulaient nous vendre et nous acheter! À cette honte, mon âge n'a pu me soustraire...—Et, fondant en larmes et tordant ses mains avec désespoir, la mère d'Amael ajouta en gémissant:—Et voilà ces Franks dont mon fils est le compagnon de guerre! Il s'unit avec eux! combat avec eux! possède comme eux des esclaves de sa race! et parmi ces esclaves, ainsi outragées, il a sa mère! justice du ciel! sa mère!

—Oh! c'est horrible! mais il ignorait cela... et puis, comment, lui, étant de notre race, s'est-il réuni aux Franks?

—Cette indignité confond ma raison, révolte mon cœur. À l'âge de quinze ans, mon fils a disparu de la vallée de Charolles, où nous vivions libres et heureux... Que s'est-il passé depuis? je l'ignore...

En entendant prononcer le nom de la vallée de Charolles, Bonaïk, jusqu'alors pensif, tressaillit, puis prêta l'oreille à la suite de l'entretien de la Coliberte et de la mère d'Amael, qui reprit:—Revenons à ce juif, il a peut-être le secret de la vie de mon fils.

—Ce juif... et comment?

—Malgré ma douleur, lorsque ce juif vint nous marchander, je subis le sort commun, je fus dépouillée de mes vêtements... Ah! pour la sainteté de mon nom de mère, que mon fils ignore toujours ma honte! cette pensée serait l'éternel et juste remords de sa vie, s'il doit vivre...—ajouta Rosen-Aër à voix basse, afin de n'être entendue que de Septimine.—Pendant que je subissais donc le sort de mes compagnes d'esclavage... le juif remarqua sur mon bras gauche ces deux mots tracés en caractères ineffaçables: Brenn-Karnak.

Brenn-Karnak!—reprit la Coliberte d'une voix plus élevée; aussi fut-elle entendue par le vieillard.—Quels sont ces noms? pourquoi étaient-ils tracés sur votre bras?

—Cet usage, depuis plusieurs générations, a été adopté parmi nous, car, hélas! en ces temps de troubles, de guerres continuelles, les familles sont exposées à être séparées, dispersées au loin, et un signe indélébile peut les aider à se reconnaître.—À peine Rosen-Aër avait-elle prononcé ces mots, que s'approchant d'elle, Bonaïk, ému, troublé, s'écria:—Vous êtes de la race de Joël, le brenn de la tribu de Karnak?