—Honte et douleur sur moi!—murmura Rosen-Aër en cachant sa figure entre ses mains,—je suis la mère d'un tel fils!

—Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma mère, car je cédais à l'entraînement d'une première faute: je combattais les hommes de ma race, de crainte de paraître lâche aux yeux de Karl, de crainte de démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait, lorsque je me voyais honoré par les plus fiers de nos conquérants... moi, fils de ce peuple conquis, asservi! Mais ces moments de vertige passés, j'enviais parfois les plus misérables esclaves; ceux-là, du moins, avaient droit au respect qu'inspire le malheur immérité. En vain j'ai cherché la mort dans les batailles: j'étais condamné à vivre... je trouvais seulement dans l'ivresse du combat, dans les entreprises périlleuses, une sorte d'étourdissement passager. Ah! que de fois j'ai songé avec amertume à la vallée de Charolles, où vivait ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris le ravage de cette contrée par les Arabes, la résistance désespérée de ses habitants... eux, mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon épée, offerte au chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu vous défendre ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et qui deviez, comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort ou l'esclavage!... Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie!

—Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté, pour celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et percé de coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre père défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté, sa famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses faveurs! ou combattant contre vos frères!—Amael cacha son visage entre ses mains et répondit par un sanglot étouffé.

—Oh! par pitié, ne l'accablez pas!—dit Septimine à Rosen-Aër.—Voyez comme il est malheureux... comme il se repent.

—Rosen-Aër,—ajouta le vieillard,—songez aussi qu'hier, encore favori du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une fortune inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui l'avaient enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant d'autre désir que de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais libre, dans cette vieille Armorique, berceau de notre commune famille.

—Par Hésus!—s'écria Rosen-Aër,—ces biens, ces terres, ces faveurs, dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement abandonnés? Ne l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans vous, il périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils la devait à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié, enrichi par les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par une femme de leur race!

—Hélas!—s'écria Septimine en fondant en larmes,—croyez-vous qu'Amael, même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé pour vous suivre, vous, sa mère?

—L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa mère!... J'ai maintenant l'horrible droit de douter du cœur de mon fils!

—Maître Bonaïk,—s'écria soudain l'un des apprentis avec un accent de frayeur,—voyez donc là-bas, au tournant de la route, ces guerriers... Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils seront près de nous.—À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se levèrent; Amael lui-même, oubliant un moment la douleur où le jetait la juste sévérité de sa mère, essuya son visage baigné de larmes et fit quelques pas en avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers.

—Grand Dieu!—s'écria Septimine,—si l'on était à la poursuite d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis...