—Encore ce souvenir, encore l'orage sur votre front, encore des éclairs dans vos yeux! Mais pour Dieu, madame, l'esclave a été étranglée, l'idiot et son fils tués... j'oubliais même, pour compléter l'hécatombe de ces animaux malfaisants... j'oubliais Quintio, maire du palais, duk de Champagne, qui, s'étant incongruement mêlé de l'affaire de Metz, a été mis à mort par vos ordres[E]! Que vouliez-vous de plus? et d'ailleurs, est-ce que pour une Austrasie perdue vous n'avez pas retrouvé une Bourgogne? Si Theudebert vous a chassée de Metz, ne vous êtes-vous pas réfugiée ici, à Châlons, auprès de votre autre petit-fils Thierry? Hébété, énervé par les femmes que nous lui choisissions, ne l'avez-vous pas, par vengeance, poussé à une guerre implacable contre son frère qu'il a vaincu à Toul, à Tolbiac, et qui, après cette défaite, a été mis à mort lui et son fils, comme je vous le rappelais tout à l'heure? Ainsi vengée de l'exil de Metz, n'avez-vous point dominé Thierry et régné à sa place? Aegila, maire du palais, vous inquiétait par son influence sur votre petit-fils, vous vous défaites d'Aegila et vous le remplacez par votre amant Protade, qui devient ainsi maire du palais, juste récompense des services de ce beau garçon.

—Il me l'ont tué... Chrotechilde! ils me l'ont tué... mon Protade[F]!

—Allons, madame, entre nous, avouez qu'il n'est pas qu'un Protade au monde; une reine ne chôme jamais d'amoureux! Vous n'avez qu'à choisir parmi les plus beaux, les plus jeunes et les plus fringants de la cour de Bourgogne; et puis, madame, sans reproche, s'ils vous ont tué Protade, vous leur avez tué l'évêque Didier[G].

—Il ne méritait pas son sort, peut-être?

—Lui! madame! jamais punition n'a été plus légitime! Astucieux prélat! vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux! Imaginer de faire épouser cette princesse d'Espagne à votre petit-fils, afin de l'arracher, disait ce Didier, aux fangeuses débauches dont nous étions les pourvoyeuses[H]. Aussi, qu'est-il arrivé?... les flots de la Chalaronne ont emporté le corps de l'évêque. Cette Espagnole, sur laquelle il comptait pour vous évincer et dominer par elle Thierry, et par Thierry la Bourgogne; cette Espagnole, répudiée par votre petit-fils, est retournée dans son pays au bout de six mois de mariage, et nous avons mis la main sur sa dot[I]; enfin, Thierry est mort cette année de la dyssenterie (dites donc, madame,—ajouta la vieille avec un sourire affreux,—mort de la dyssenterie?); de sorte que par la grâce de cette bienheureuse dyssenterie, vous voici aujourd'hui maîtresse et reine souveraine de ce pays de Bourgogne, puisque Sigebert, le plus âgé des fils de Thierry, vos arrière-petits-enfants, n'a pas encore onze ans... Il ne faut pas qu'ils meurent, ces roitelets, car par leur mort, le fils de Frédégonde deviendrait l'héritier de leurs royaumes... Il faut seulement qu'ils vivotent, afin que vous régniez à leur place... Eh bien, madame, ils vivoteront... Mais, j'y songe, nous oublions l'esclave que vous voulez acheter à Samuel.

—Au contraire, Chrotechilde, cet entretien nous ramène à l'esclave...

—Comment cela?

—Il n'y a plus à en douter, l'âge amortit ton intelligence; autrefois si prompte à me comprendre, depuis un quart d'heure tu me donnes la preuve de ce fâcheux affaiblissement de ton esprit.

—Moi, madame?

—Oui, autrefois au lieu de me demander ce que je compte faire d'une de ces deux esclaves de Samuel, tu m'aurais devinée; mais je viens de me convaincre tout à mon aise de la lenteur sénile de ta perception... cela est triste, Chrotechilde.