—Aussi je penche fort pour cette pleureuse; l'autre me paraît une petite commère par trop effrontée... As-tu remarqué cette impudente? elle n'a pas baissé les yeux devant moi, dont le regard fait baisser les plus fermes, les plus audacieux regards!

—Il se peut, madame, que cette frétillante petite diablesse ait trop de ce que la grande pleureuse n'a point assez... ou point du tout; mais ce sera peut-être un mal pour un bien. Examinons en experts le vrai des choses. Sigebert n'a pas onze ans, il est très-enfant, ne songe qu'à la toupie ou aux osselets, il est de plus doux et timide, c'est un véritable agneau; or, cette grande innocente étant de son côté une manière de sotte brebis... vous m'entendez, madame? D'un autre côté, cette petite endiablée pourrait effaroucher notre agneau... Je me rappelle toujours la peur de Theudebert, à la vue de l'esclave aux yeux verts et aux cheveux crépus... Aussi je vous le répète, madame, ceci demande réflexion... D'ailleurs, rien ne presse... Sigebert est en Germanie avec le duk Warnachaire, maire du palais de Bourgogne.

—Ils peuvent être de retour d'un moment à l'autre... Je les attends...

—Quoi! déjà?

—Oui, peut-être arriveront-ils ici aujourd'hui; aussi j'ai d'autant plus hâte d'acheter une esclave pour Sigebert, que je crains que pendant ce voyage en Germanie, Warnachaire n'ait pris une certaine influence sur Sigebert; or, cette influence serait bientôt perdue au milieu du trouble et des curiosités du premier amour de cet enfant.

—Puisque vous vous défiez du duk, madame, pourquoi lui avoir confié Sigebert?

—Excepté en toi, peut-être, en qui ai-je confiance ici? Ne fallait-il pas faire accompagner Sigebert... La vue de cet enfant roi, d'une douce figure, aura intéressé les chefs de tribus germaines d'au delà du Rhin, dont ce Warnachaire est allé rechercher l'alliance... Leurs troupes doubleront mon armée... Oh! dans cette guerre suprême, sans merci entre moi et Clotaire II... ce fils de Frédégonde sera écrasé... Il le faut... il le faut...

—Et cela sera, madame. Jusqu'ici vos ennemis ont toujours tombé sous vos coups..... La mort du fils de Frédégonde couronnera l'œuvre..... cependant ce duk Warnachaire m'inquiète..... Tenez, madame..... ces maires du palais qui ont, il y a quarante ou cinquante ans, sous le règne des fils du vieux Clotaire, commencé par être intendants des maisons royales... et qui, peu à peu, sont devenus gouvernants des peuples, ces maires du palais finiront par manger les rois si les rois ne les mangent point. Ces habiles gens disent aux princes: «Ayez des concubines, buvez, jouez, chassez, dormez, prodiguez l'argent dont nous remplirons vos coffres, tenez-vous en joie, ne prenez point souci de régner, nous nous chargeons de ce fardeau.» Ce sont là, madame, de dangereuses scélératesses; qu'une mère, qu'une aïeule, agisse ainsi envers ses fils et ses petits-fils, c'est chose concevable; mais chez les maires du palais, ceci touche fort à l'usurpation, et ce Warnachaire, à qui vous avez laissé son office de maire après la mort de Thierry, me semble vouloir dominer Sigebert et vous évincer, madame... Je sais que nous aurons la petite ou la grande esclave... pour nous maintenir contre le duk. Mais souvenez-vous, madame, de votre exil de Metz!

—Tu prêches une convertie... j'ai dernièrement écrit à Aimoin, qui revient avec Warnachaire, de le tuer en route.

—Eh! madame, que ne parliez-vous! je vous aurais épargné ma rhétorique.