—Je dirai, Karl, que je t'ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice et bonté.

—Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon règne. Si tu étais moins barbare, je te ferais assister à une séance de notre Académie; nous avons pris des noms de l'antiquité: Eginhard s'appelle Homère, Clément Horace; moi, je suis le roi David[T]. Ces noms immortels nous séient comme des armures de géants à des nains; mais, du moins, nous honorons ces génies de notre mieux. Et maintenant,—ajouta l'empereur en poursuivant sa marche,—allons, en bons catholiques, entendre la messe.

L'empereur, précédant les personnes dont il était accompagné, suivit une longue galerie. À l'angle d'un tournant, endroit assez sombre, Karl, rencontrant une jeune et jolie esclave, l'accosta familièrement, ainsi qu'il en usait avec l'innombrable quantité de femmes de toute condition dont il remplissait son palais, lui prit en riant le menton, puis la taille; il allait même pousser plus loin ses agressions libertines, lorsque se souvenant que malgré l'obscurité de la galerie, il pouvait être aperçu des personnes de sa suite, il fit signe à l'esclave de s'éloigner, et dit en riant à Amael:—Karl aime à se montrer accessible à ses sujets.

—Et surtout à ses sujettes,—reprit le vieillard;—mais, bon! la messe t'absoudra!

—Ah! païen de Breton! païen de Breton!—murmura l'empereur; et peu d'instants après, il entrait dans la basilique d'Aix-la-Chapelle, attenant au palais impérial. Vortigern et son aïeul furent éblouis de l'incroyable magnificence de ce temple, dans lequel s'étaient rendus tous les commensaux du palais impérial. Vortigern vit au loin, près du chœur, parmi les concubines, les filles et petites-filles de Karl, brillamment parées, la blonde et charmante Thétralde, assise à côté de sa sœur Hildrude. L'empereur prit sa place accoutumée, derrière le lutrin, au milieu des chantres, somptueusement vêtus. L'un d'eux offrit respectueusement à l'empereur un bâton d'ébène avec lequel il battit la mesure, et donna, lorsqu'il le fallut, le signal des différents chants indiqués par la liturgie. Un peu avant la fin de chaque verset, Karl, en manière de signal, poussait de sa voix grêle une sorte de cri guttural si étrange[U], que Vortigern, dont le regard venait de rencontrer, par hasard, les grands yeux bleus de la blonde Thétralde obstinément fixés sur lui, faillit éclater de rire au cri de l'empereur, malgré la sainteté du lieu, malgré le trouble croissant où le jetaient les doux regards de Thétralde. La messe terminée, Karl dit à Amael:—Eh bien, seigneur breton, avoue qu'au besoin, tout batailleur que je suis, je ferais un bon clerc et un bon chantre?

—Je ne me connais point à ces choses; je te dirai seulement que comme chantre, tu as poussé un cri cent fois plus discord que le cri des corbeaux de mer de nos grèves. Puis, le chef d'un empire a, ce me semble, mieux à faire que de chanter la messe.

—Tu seras toujours un barbare et un idolâtre!—s'écria l'empereur en sortant de la basilique. Au moment où il se trouvait sous le portail de ce monument, l'un des grands de sa cour qui se pressaient sur son passage, lui dit:—Auguste prince, l'on vient d'apprendre à l'instant même la mort de l'évêque de Limbourg.

—Oh! oh! seulement à l'instant? Cela m'étonne fort; l'on est si âpre à la curée des évêchés, que l'on annonce toujours la mort des évêques au moins deux ou trois jours à l'avance. Est-il du moins mort en bonne odeur de sainteté, ce défunt évêque? S'est-il recommandé dans l'autre monde par de grosses aumônes laissées aux pauvres?

—Auguste prince, il n'a laissé, dit-on, aux pauvres, que deux livres d'argent.

—Quel léger viatique pour un si long voyage[V]!—s'écria une voix; c'était celle de Bernard, le pauvre et savant écolier que Karl avait déjà nommé clerc de sa chapelle, et qui, d'après les ordres de l'empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l'école palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion, regrettant déjà la hardiesse de son langage, tremblait de tous ses membres, lui dit en se remettant en marche:—Suis-moi;—mais voyant les grands de sa cour se préparer à l'accompagner, Karl ajouta:—Non, non; ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune clerc m'accompagneront seuls; vous autres, tenez-vous prêts pour la chasse de tantôt.