—Si cela n'eût pas été un talisman, Thétralde, je t'aurais demandé, en souvenir de ce jour-ci, ces deux petites pièces qui disent ton âge.
—À quoi bon garder un souvenir de ce jour-ci plutôt que des autres jours? Ne désires-tu pas, comme moi, que tous se ressemblent? Mais si tu désires ces petites pièces, prends-les, mets-les seulement de côté, tu les conserveras soigneusement. Un talisman est toujours chose très-utile pour un long voyage. Tiens, place-les à part, dans la pochette de ton justaucorps.
Vortigern obéit presque machinalement, tandis que la jeune fille, après avoir compté ingénument son petit trésor, reprit:—Nous avons cinq sous d'or, huit deniers d'argent et douze deniers de cuivre, de plus mes bracelets, mon collier, mes boucles d'oreilles; crois-tu qu'avec cela nous aurons assez d'argent pour voyager jusqu'en Bretagne?
—Quoi, Thétralde!... tu voudrais?...
—Laisse-moi donc achever; ton cheval est excellent, ma haquenée vigoureuse; tout à l'heure, la nuit sera venue, nous la passerons abrités dans cette hutte. L'esclave bûcheron qui s'y retire durant le jour, y reviendra demain à l'aube; nous lui donnerons un sou d'or pour qu'il nous conduise à Worsten, petit bourg situé sur la lisière de la forêt, à deux lieues d'Aix-la-Chapelle. Nous y achèterons pour moi des vêtements simples, une bonne mante de voyage en drap...
—Thétralde, écoute-moi...
—Je t'écouterai lorsque j'aurai parlé. Donc, nous nous mettons en route demain au point du jour. Ne crois pas que je redoute la fatigue; je ne suis ni aussi grande ni aussi forte que ma sœur Hildrude, et pourtant si tu étais fatigué, blessé, je suis sûre que je te porterais sur mon dos comme ma sœur aînée Imma a porté jadis Eginhard, son amant; mais voici nos châtaignes écossées, viens m'aider à les mettre sous la cendre chaude, et surtout prenons garde de nous brûler les doigts.
Et Thétralde relevant d'une main le pan de sa robe où étaient contenus les fruits, courut au foyer. Vortigern la suivit; il se croyait le jouet d'un songe. Parfois sa raison faiblissait au milieu d'une sorte d'amoureux et ardent vertige. Il s'agenouilla silencieux, troublé, côte à côte de Thétralde, devant le brasier, où, pensive, elle jetait lentement les châtaignes une à une. Au dehors, la pluie avait cessé, mais le brouillard redoublant d'intensité aux approches de la nuit, rendait déjà l'obscurité complète; les reflets du brasier éclairaient seuls les charmants visages des deux enfants agenouillés près l'un de l'autre. Lorsque la dernière châtaigne fut enfouie sous la cendre, Thétralde se releva en s'appuyant familièrement sur l'épaule de Vortigern, et lui dit en le prenant par la main:—Maintenant, pendant que notre souper va cuire, allons nous asseoir sur le banc de mousse, j'achèverai de te dire mes projets.
La nuit devint profonde. En vain la flamme du foyer vacillante, expirante, semblait demander de nouveaux aliments... en vain les châtaignes éclatant bruyamment dans leur enveloppe, semblaient annoncer la cuisson de leur pulpe savoureuse... en vain le cheval et la haquenée de Vortigern et de Thétralde piaffaient, hennissaient comme pour appeler leur provende du soir... le foyer s'éteignit, les châtaignes se changèrent en charbon, les hennissements des chevaux retentirent au milieu du silence de la forêt... Thétralde ni Vortigern ne sortirent pas de la cabane.