—Amael... au nom du salut de votre petit-fils,—s'écria précipitamment Octave,—suivez-moi de loin... il nous reste une chance de sauver Vortigern du courroux de l'empereur.—Ce disant, le jeune Romain disparut au milieu des seigneurs de la cour, qui couraient à leurs chevaux, tandis que Karl, dont la colère, un moment contenue, faisait explosion de nouveau, s'écriait:—Les voilà ahuris comme un troupeau en désordre... Que chacun prenne une torche et suive une des allées de la forêt... en appelant ma fille à grands cris. Holà! quelqu'un pour porter une torche devant moi!—Octave, à ces mots, saisit une torche et s'approcha de l'empereur, tandis que d'autres seigneurs s'éloignaient rapidement dans diverses directions, afin d'aller à la recherche de Thétralde. Amael comprit alors le sens de la recommandation d'Octave, et remontant à cheval, ainsi qu'y étaient remontés Karl et le jeune Romain qui l'éclairait, il les laissa tous deux prendre une assez grande avance, puis il les suivit de loin, se guidant sur la lumière de la torche qui brillait à travers les ténèbres.
L'empereur, ainsi que le racontait plus tard Octave à Amael, semblait tour à tour en proie à la colère que lui causait la nouvelle preuve du libertinage de ses filles et à l'inquiétude où le jetait la disparition de Thétralde. Ces divers sentiments se traduisaient par quelques mots entrecoupés, parvenant aux oreilles du jeune Romain, qui précédait Karl de quelques pas:—Malheureuse enfant!... où est-elle? où est-elle? mourant de froid et de frayeur... au fond de quelque taillis, peut-être!—murmurait l'empereur; puis il appelait à grands cris:—Thétralde! Thétralde!—Mais le silence seul lui répondant, il reprenait en gémissant:—Hélas! elle ne m'entend pas! Roi des cieux, aie pitié de moi! Si jeune... si délicate... une pareille nuit de froidure peut la tuer!... Oh! malheur à ma vieillesse! que cette enfant eût consolée... Elle n'eût pas ressemblé à ses sœurs; son front de quinze ans n'a jamais rougi d'une mauvaise pensée! Oh! morte, morte, peut-être! Non, non... la jeunesse est si vivace... et puis ces filles... je les ai élevées en garçons... elles sont habituées à la fatigue... à me suivre pendant mes voyages... et pourtant... cette nuit profonde... ce froid... la frayeur de se trouver seule... c'est affreux pour une enfant de cet âge!—Et il se reprenait à crier:—Thétralde! Thétralde!—Puis, s'arrêtant soudain et prêtant l'oreille, l'empereur des Franks dit vivement au jeune Romain après un moment de silence:—N'as-tu pas entendu le hennissement d'un cheval?
—En effet, auguste prince, il me semble...
—Écoute... écoute...
Octave se tut; bientôt un nouveau et lointain hennissement retentit au milieu du silence de la forêt.—Plus de doute... ma fille, désespérant de retrouver son chemin, aura attaché sa haquenée à un arbre,—s'écria Karl, palpitant d'espérance, et s'adressant à Octave:—Au galop! au galop!—Précipitant alors sa course, l'empereur des Franks s'écria:—Thétralde! ma fille!... me voici!
Amael, qui, à une assez grande distance et toujours dans l'ombre, suivait Karl, voyant la lumière de la torche sur laquelle il se guidait s'éloigner rapidement dans les ténèbres, prit aussi le galop, laissant toujours à l'empereur la même avance. Celui-ci eut bientôt atteint, ainsi qu'Octave, l'endroit de la route où Vortigern et Thétralde, avant d'entrer dans la hutte du bûcheron, avaient attaché leurs chevaux. Une lueur de la torche éclaira la forme blanche de la monture favorite de la jeune fille, et laissa dans l'ombre le noir coursier de Vortigern, attaché à quelques pas.
—La haquenée de Thétralde!—s'écria Karl; puis, avisant la cabane à la clarté du flambeau porté par Octave, il ajouta:—O roi des cieux! grâces te soient rendues!... ma chère enfant a trouvé un abri!!—Mettant alors pied à terre, l'empereur dit au jeune Romain, en se dirigeant vers la hutte, éloignée d'une vingtaine de pas de la route.—Viens vite! ma fille est là... Marche devant, éclaire-moi.
Octave, doué d'un coup d'œil plus perçant que celui de Karl, avait reconnu en frémissant le cheval de Vortigern, attaché auprès de la haquenée de Thétralde; aussi, pressentant l'accès de fureur où allait entrer l'empereur à la vue du spectacle qui l'attendait, sans doute... Octave recourut à un moyen extrême: feignant de trébucher, il laissa tomber sa torche dans l'espoir de l'éteindre sous ses pieds, comme par hasard. Mais Karl se baissa vivement, la ramassa en s'écriant:—Maladroit!—Puis il courut à l'entrée de la hutte... Le jeune Romain, plein d'épouvante, suivait l'empereur; soudain il le vit s'arrêter pétrifié au seuil de la cabane, intérieurement éclairée par la torche qu'il tenait, et dont la lueur continuait de guider Amael. Celui-ci, ayant aussi mis pied à terre, put, grâce à l'épaisse feuillée dont était jonché le sol, s'approcher sans être entendu de l'empereur des Franks, au moment où celui-ci, frappé de stupeur, s'était arrêté immobile. Voici ce que vit Amael à la clarté du flambeau: Vortigern, profondément endormi, couché, son épée nue à côté de lui, défendait l'entrée de la cabane, car, pour y pénétrer, il eût fallu marcher sur son corps placé en travers du seuil. Au fond de cette retraite, Thétralde, étendue sur un lit de mousse et soigneusement couverte de la tunique du jouvenceau, dormait aussi d'un profond sommeil, sa tête, candide et charmante, posée sur l'un de ses bras replié. Telle était la persistance de leur sommeil, que ni la jeune fille ni Vortigern ne furent d'abord réveillés par la lumière de la torche. De grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de l'empereur des Franks. À sa première stupeur de retrouver sa fille dans cette hutte solitaire en compagnie du jeune Breton, avait succédé sur les traits de Karl l'expression d'une angoisse terrible; puis, ces doutes cruels sur la chasteté de sa fille firent place à l'espoir, lorsqu'il remarqua la sérénité du sommeil de ces deux enfants. L'empereur se sentait encore rassuré par la précaution qu'avait eue Vortigern de se coucher en travers du seuil de la cabane, cédant, sans doute, ainsi à une pensée de respectueuse sollicitude et de vaillante protection. Thétralde, cependant, s'éveilla la première. La clarté de la torche frappa les paupières closes de la jeune fille; elle souleva d'abord à demi sa tête, encore appesantie, porta la main à ses yeux, les ouvrit bientôt tout grands, se dressa sur son séant; puis, à la vue de son père, elle poussa un cri de joie si sincère, ses traits enchanteurs exprimèrent un bonheur si pur de tout embarras, de toute honte, en se jetant d'un bond au cou de Karl, qu'il la pressa contre son cœur avec ivresse en murmurant:—Ah! je ne crains plus rien... son front n'a pas rougi!
Ces mots arrivèrent aux oreilles d'Amael, jusqu'alors debout et immobile derrière l'empereur, qui courut bientôt un assez grand danger: car Thétralde, courant à son père dans le premier élan de sa joie, avait heurté Vortigern en passant par-dessus son corps; le jeune Breton, réveillé en sursaut, ébloui par la lumière et l'esprit encore troublé par le sommeil, saisit son épée, se releva d'un bond; et voyant à l'entrée de la hutte deux hommes, dont l'un tenait Thétralde enlacée dans ses bras, il crut à un rapt, saisit d'une main Karl à la gorge, et, le menaçant de son épée nue, s'écria:—Tu es mort si...—Mais, reconnaissant aussitôt le père de Thétralde, Vortigern laissa tomber son épée, se frotta les yeux, et dit en reculant d'un pas:—L'empereur des Franks!...