LE DÉFILÉ DE GLEN-CLAN.
Le défilé de Glen-Clan est le seul passage praticable à travers le dernier chaînon des montagnes Noires, ceinture de granit qui défend le cœur de la Bretagne. Il est si étroit, le défilé de Glen-Clan, qu'un chariot peut à peine y trouver passage; elle est si rapide, la pente du défilé de Glen-Clan, que six paires de bœufs suffisent à peine à traîner un chariot sur sa rampe escarpée, du haut de laquelle une pierre roulerait d'elle-même avec vitesse jusqu'en bas de ce chemin creusé comme le lit d'un torrent, au fond d'immenses rochers à pic de cent pieds de hauteur. Un bruit lointain, d'abord confus, et de plus en plus rapproché, vient troubler le profond silence de cette solitude; on distingue peu à peu le sourd piétinement de la cavalerie, le cliquetis des armes de fer sur des armures de fer, le pas cadencé de nombreuses troupes de piétons, le cri de la roue des chariots cahotant sur un sol pierreux, le hennissement des chevaux, le mugissement des attelages de bœufs; tous ces bruits divers se rapprochent, grandissent, se confondent, ils annoncent l'approche d'un corps d'armée considérable. Soudain le cri lugubre et prolongé d'un oiseau de nuit se fait entendre à la cime des roches qui surplombent les défilés; d'autres cris, de plus en plus éloignés, répondent au premier signal comme un écho de plus en plus affaibli; puis l'on n'entend plus rien... rien que le bruit tumultueux du corps d'armée qui s'avance. Une petite troupe paraît à l'entrée de ce tortueux passage, un moine à cheval la guide; toujours les gens d'église, toujours! lorsqu'il s'agit d'une conquête spoliatrice et sanglante! À côté de ce moine marche un guerrier de grande taille, revêtu d'une riche armure; son bouclier blanc, sur lequel sont peintes trois serres d'aigle, pend à l'arçon de sa selle, une masse de fer pend de l'autre côté; derrière ce chef frank s'avancent quelques cavaliers accompagnés d'une vingtaine d'archers saxons, reconnaissables à leurs larges carquois.
—Hugh,—dit le chef des guerriers à l'un de ses hommes,—prends avec toi deux cavaliers, cinq ou six archers te précéderont pour s'assurer que nous n'avons pas à craindre d'embuscade; à la moindre attaque, repliez-vous sur nous en poussant le cri d'alarme. Je ne veux pas imprudemment engager le gros de ma troupe dans ce défilé.—Hugh obéit à son chef. Cette petite avant-garde, hâtant le pas malgré la pente rapide de la route tortueuse, disparut à l'un de ses tournants.
—Neroweg, la mesure est sage,—dit le moine;—l'on ne saurait s'avancer avec trop de précaution dans ce maudit pays de Bretagne; je l'habite depuis longtemps, je le connais.
—Ainsi, au sortir de ces défilés, nous entrerons dans un pays de plaine?
—Oui, mais auparavant nous aurons à traverser le marais de Peulven et la forêt de Cardik; puis nous arriverons aux vastes landes de Kennor, rendez-vous des deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux qui se dirigent vers ce point en traversant la rivière de la Vilaine et le défilé des monts Oroch, comme nous allons traverser celui-ci. Morvan, attaqué de trois côtés, est perdu.
—Je crains toujours de tomber dans quelque embuscade. Comment un passage aussi important que celui-ci n'est-il pas défendu?
—Tu vas le comprendre. Je t'ai dit le plan de campagne de Morvan, tel qu'il m'a été livré par Kervor, excellent catholique, et chef des tribus du sud que nous venons de traverser sans rencontrer la moindre résistance.
—Il est vrai; ces populations nous apportaient des vivres, et à ta voix s'agenouillaient à notre passage.
—Du temps des autres guerres, tu aurais laissé la moitié de tes troupes dans ce pays entrecoupé de marécages, de haies et de bois; aujourd'hui, tu l'as traversé en maître! D'où vient ce changement? de ce que la foi catholique pénètre peu à peu chez ces peuples jusqu'alors indomptables; nous leur avons prêché la soumission à Louis-le-Pieux, les menaçant du feu éternel s'ils résistaient à vos armes. Ils ont craint l'enfer et nous ont obéi.