Et le duk fit ce qu'il disait.
—Qui m'empêche de tirer ce poignard?
Et le duk fit briller cette arme aux yeux de Brunehaut, dont le premier mouvement fut de se rejeter en arrière sur le dossier de son siége.
—Qui m'empêche enfin de vous tuer d'un seul coup de ce fer empoisonné comme l'étaient les poignards des pages de Frédégonde?
Et en disant ces derniers mots, Warnachaire s'était tellement rapproché de Brunehaut qu'il pouvait la frapper avant qu'elle eût poussé un cri... La reine, sauf un premier mouvement de crainte ou plutôt de surprise, n'avait pas sourcillé; son regard indomptable était resté hardiment fixé sur les yeux du maire du palais; elle écarta d'un geste de dédain la lame du poignard, demeura quelques instants pensive, et reprit comme à regret:—Il faut pourtant croire à quelque chose; tu aurais pu me tuer, c'est vrai; tu ne l'as pas fait... je ne peux nier l'évidence. Tu ne veux donc pas te venger de moi... à moins que tu me réserves un sort selon toi plus terrible que la mort; pourtant, non, un homme qui hait fermement, tombe peu dans ces raffinements hasardeux. L'avenir n'appartient à personne; on trouve une belle occasion pour frapper son ennemi, on le frappe tôt et vite... Donc, je te crois sans haine contre moi; tu conserveras le commandement de l'armée. Écoute, Warnachaire, tu l'as dit: Brunehaut est implacable dans ses soupçons et sa haine; mais elle est magnifique pour qui la sert fidèlement... Que par toi le fils de Frédégonde tombe entre mes mains, et ma faveur dépassera tes espérances... Oublions le passé.
—Il est oublié, madame.
—Vrai?
—Vrai...
—Et puis, il faut, vois-tu, Warnachaire, aller au fond des choses. J'ai voulu te faire tuer... Eh! mon Dieu! c'est vrai! j'en ai fait tuer tant d'autres! Mais ce n'est pas, je t'en assure, par amour du sang. Que veux-tu? il faut se mettre à la place des gens... On m'a tué ma sœur Galeswinthe, on m'a tué mon mari, on m'a tué mon fils, on m'a tué mes plus fidèles serviteurs; seule j'ai eu à défendre les royaumes de mon fils et de mes petits-fils contre des rois acharnés à ma perte; toute arme m'a été bonne, et, après tout, j'ai remporté de brillantes victoires, j'ai accompli, avoue-le, Warnachaire, de grandes choses. Et pourtant l'on me hait, les seigneurs franks me jalousent... cette vile plèbe gauloise, esclave ou populace, sourdement excitée contre moi... se rebellerait peut-être sans la terreur que je lui inspire... Et... mais, cet homme! quel est cet homme?—s'écria Brunehaut en s'interrompant. Et se levant brusquement, elle indiqua du geste Loysik, qui, debout au seuil de la porte donnant sur l'escalier tournant pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, soulevait d'une main le rideau qui l'avait jusqu'alors tenu caché aux yeux de la reine et du maire du palais de Bourgogne. Warnachaire fit quelques pas à l'encontre du vieil ermite-laboureur qui s'avançait lentement et dit:—Moine, comment te trouves-tu là? Ton audace est grande de t'introduire dans l'appartement de la reine... Qui es-tu?
—Je suis le supérieur du monastère de la vallée de Charolles.