—Et d'abord, bonjour, duk Warnachaire, lâche soldat... toi qui as commandé à mon armée de fuir sans combattre; ton infâme trahison m'a perdue... Gloire à toi! tu as vaincu mes soupçons, tu m'as livrée à mon ennemi... me voici donc moi, moi, fille, femme, mère de rois... me voici garrottée, me voici la figure meurtrie de coups de poing que l'on m'a donnés... me voici souillée de fumier, de boue et d'ordures que les populations m'ont jetés sur la route... Triomphe, fils de Frédégonde! triomphe, jeune homme! depuis deux jours le peuple couvre de huées, de mépris et de fange, non-seulement moi, mais en ma personne la royauté franque! la tienne, celle de ta race! Triomphe! la royauté ne se relèvera pas du coup que tu m'as porté!

—Glorieux roi!—dit tout bas l'évêque de Troyes à Clotaire II,—si vous m'en croyez, vous ne laisserez point parler cette femme diabolique; sa langue est plus venimeuse que celle d'un aspic...

—Non, non; je veux d'abord la torturer dans son orgueil, je veux la rendre l'horreur et la risée de cette populace!

Pendant ces quelques mots, échangés entre le prélat et le roi, Brunehaut avait continué d'une voix de plus en plus retentissante en se tournant vers la foule des guerriers:

—Et le peuple stupide! le peuple hébété nous respecte... nous craint, nous autres de race royale, qui nous traitons si royalement entre nous... C'est pourtant une face royale et couronnée que ma figure meurtrie à coups de poing, comme celle d'une vile esclave! Tenez, guerriers, la mère de votre roi que voilà, devait me ressembler lorsqu'elle avait été battue par quelque goujat, son amant! vous savez, Frédégonde... cette infâme créature, prostituée à tous les valets du palais de Chilpérik, avant d'être la concubine, puis l'épouse de ce glorieux roi, lorsqu'il eut, de ses propres mains, étranglé ma sœur Galeswinthe!...

—Oses-tu parler de prostitution, vieille louve blanchie dans la débauche!—s'écria Clotaire d'une voix non moins retentissante que celle de Brunehaut,—toi qui, rebutante et ridée, ne pouvais avoir d'amants qu'en les payant avec les fonctions du palais...

—Et ta mère Frédégonde! la chaste femme!... avec sa cour de jeunes pages qui, tout chauds de ses baisers lubriques, ont poignardé mon mari Sigebert et mon fils Childebert!...

—Et toi, vieille chienne altérée de carnage! tu irais dans ta soif de meurtre lécher le sang corrompu des charniers!... N'as-tu pas fait égorger Lupence, évêque de Saint-Privat, par le comte Gabale, un de tes amants!...

—Que veux-tu... je suis un monstre, moi! un monstre couronné! c'est tout dire, entendez-vous, guerriers? apprenez en un jour à juger vos rois! Mais, écoute, Clotaire; évêque pour évêque, ta mère Frédégonde n'a-t-elle pas fait poignarder Prétextat dans sa basilique de Rouen, parce que, après le meurtre de mon mari, Prétextat m'avait mariée à Mérovée, ton frère...

—Si mon frère t'a épousée, c'est grâce à tes maléfices, abominable sorcière! car après avoir abusé de sa jeunesse, tu as poussé Mérovée au parricide... tu l'as armé contre son père, qui était aussi le mien.