Une pièce de forme circulaire, pratiquée dans une des tours du palais, avoisine la chambre où se tient habituellement la reine; trois portes sont percées dans le mur: l'une conduit à la salle où se tiennent les officiers du palais, l'autre à la chambre à coucher de Brunehaut; la troisième, simple baie fermée par un rideau de cuir doré, donne sur un petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Cette pièce est somptueusement meublée: sur une table recouverte d'un riche tapis brodé sont des parchemins préparés pour écrire, et un grand coffret d'or, enrichi de pierreries. Autour de la table sont rangés des siéges ornés de coussins d'étoffe pourpre; çà et là des fûts de colonne servent de piédouches à des vases de jaspe, d'onyx ou de bronze de Corinthe, plus précieux que l'or ou l'albâtre rose. Sur un socle de vert antique est un magnifique groupe de marbre de Paros d'un travail exquis, représentant l'Amour païen caressant Vénus. Non loin de là, deux figures en airain, verdi par les siècles, offrent l'image obscène d'un faune et d'une nymphe. Entre ces chefs-d'œuvre de l'art païen, un tableau peint sur bois, apporté à grands frais de Byzance, représente le Christ enfant et saint Jean-Baptiste aussi enfant. Ce tableau de sainteté rappelle que Brunehaut est une fervente catholique... n'est-elle pas en correspondance réglée avec le pape de Rome, le pieux Grégoire, qui n'a pas assez de bénédictions pour cette sainte fille de l'Église! Et plus loin, sur cette console d'ivoire, quel est ce riche médaillier rempli de grandes médailles romaines et gauloises en argent et en or? Parmi elles en voici une de bronze, la seule qui soit de ce métal... Que représente-t-elle?
Quoi! ici! dans ce lieu! ce visage auguste et vénéré?
Ah! si le Dieu des catholiques veut faire un miracle, jamais moment ne fut plus opportun, plus solennel, et bientôt, oui, si le Seigneur veut terrifier les méchants, cette effigie de bronze devra, prodige effrayant, frissonner d'horreur et d'épouvante!
Une vieille femme richement vêtue et d'une physionomie froide, sardonique, rusée, sortant de la chambre à coucher de Brunehaut, entre dans la salle de la tour. Cette femme, de noble race franque, est Chrotechilde, confidente depuis longues années des crimes et des débauches de la reine; elle s'approche d'un timbre, le fait vibrer et attend. Bientôt paraît à la porte, qui s'ouvre sur le petit escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur, une autre vieille femme; son costume annonce un rang inférieur:
—J'ai entendu le timbre, noble dame Chrotechilde, me voici.
—Samuel le marchand d'esclaves est-il venu?
—Depuis une heure il attend dans la salle basse avec deux jeunes filles et un vieillard à longue barbe blanche.
—Qu'est-ce que ce vieillard?
—Madame, je l'ignore; c'est sans doute un esclave que le juif Samuel doit conduire ailleurs en sortant d'ici.