Je charge le fils de mon fils de porter ce récit aux descendants de Kervan, frère de mon père, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici restée indépendante; elle a repoussé les troupes franques de Clotaire II, comme elle a repoussé les attaques des autres rois. L'esprit druidique inspire et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hésus la préserver ainsi à travers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux, liberticide, de l'Église catholique et romaine!

Mon petit-fils arrivera, je l'espère, sans malencontre jusqu'au berceau de notre famille, situé près des pierres sacrées de Karnak, ainsi que j'ai fait moi-même ce pieux pèlerinage, il y a cinquante ans et plus. Là, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme moi, sa foi à l'indépendance future de la Gaule.

Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille, divisée en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la Bretagne. En ces temps de guerre civile et de désordre, la paix, la liberté dont nous jouissons peuvent être violemment attaquées; nos descendants sauront, je l'espère, mourir plutôt que de redevenir esclaves; mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements imprévus s'opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait de nouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, il serait bon, en prévision d'infortunes, hélas! toujours possibles, que tous ceux de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils, un signe de reconnaissance ineffaçable imprimé sur le bras au moyen de la pointe d'une aiguille rougie au feu et trempée dans le suc de baies de troëne; la douleur n'est pas grande, et la peau délicate des enfants reçoit et conserve à jamais ces traces indélébiles: les mots gaulois Brenn et Karnak, mots qui rappellent les glorieux souvenirs de nos ancêtres, devraient être écrits sur le bras droit de tous les enfants de notre descendance, et toujours ainsi de génération en génération... Qui sait s'il n'adviendra pas à travers les âges des rencontres telles que notre famille, maintenant divisée en deux branches, puisse trouver dans ce signe convenu le moyen de se reconnaître et de se prêter secours?

Et maintenant, ô nos fils! vous qui lirez ces récits dictés, comme les autres légendes de nos aïeux, par l'ardent désir de conserver en vous le saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug des conquérants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorré... ô nos fils! que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon père Karadeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pour vous; puisez-y enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre éternelle aux deux ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les évêques de Rome! guerre à outrance contre la royauté, contre l'Église, jusqu'au jour de liberté!... prédit par Victoria la Grande à notre aïeul Scanvoch!

FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE.


LA CROSSE ABBATIALE

OU

BONAIK L'ORFÉVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE.

615-793.