Abd-el-Kader, l'un des plus vaillants chefs des guerriers d'Abd-el-Rhaman, lors du vivant de cet émir, tué depuis cinq ans dans les plaines de Poitiers, où il livra une grande bataille à Karl-Martel (ou marteau), Abd-el-Kader, après avoir ravagé et pillé le pays et les églises de Tours et de Blois, occupait une des plus belles maisons de la cité de Narbonne, depuis la conquête arabe; il avait fait accommoder cette demeure à la mode orientale, boucher les fenêtres extérieures, et planter de lauriers-roses la cour intérieure, au milieu de laquelle jaillissait une fontaine d'eau vive: son sérail occupait une des ailes de cette maison; dans l'une des chambres de ce harem, tapissée d'une riche tenture, entourée de divans de soie et éclairée par une fenêtre garnie d'un treillis doré, se trouvait une femme encore d'une beauté rare, quoique elle eût environ quarante ans. Il était facile de reconnaître, à la blancheur de son teint, à la couleur blonde de ses cheveux, à l'azur de ses yeux, qu'elle n'était pas de race arabe; on lisait sur ses traits pâles, attristés, l'habitude d'un chagrin profond; le rideau qui fermait la porte de la chambre où elle se tenait se souleva et Abd-el-Kader entra; ce guerrier, au teint basané, avait environ cinquante ans; sa barbe et sa moustache grisonnaient; sa figure, calme, grave, avait une expression de dignité douce. Il s'avança lentement vers la femme et lui dit:—Rosen-Aër, nous nous voyons peut-être aujourd'hui pour la dernière fois...
La matrone gauloise parut surprise et répondit:—Si je ne dois plus vous revoir, je vous regretterai; je suis votre esclave; mais vous avez été compatissant et généreux envers moi. Jamais je n'oublierai qu'il y a six ans, lorsque les Arabes ont envahi la Bourgogne, et sont venus ravager la vallée de Charolles, où ma famille vivait libre, paisible, heureuse, depuis plus d'un siècle, vous m'avez respectée: prise par vos soldats et conduite à votre tente, je vous ai déclaré qu'à la moindre violence je me tuerais..... vous m'avez crue, depuis vous m'avez toujours dignement traitée en femme libre et non pas en esclave...
—La miséricorde est le partage des croyants,—dit notre Koran; je n'ai fait qu'obéir à la voix du prophète; mais toi, Rosen-Aër, peu de temps après avoir été amenée ici captive, lorsque Ibrahim, mon dernier né, a failli mourir, ne m'as-tu pas demandé à lui donner les soins d'une mère? ne l'as-tu pas veillé durant de longues nuits comme s'il eût été ton propre fils? Aussi, par récompense, et pour accomplir ces paroles du Koran:—Délivrez vos frères de l'esclavage,—je t'ai offert la liberté.
—Qu'en aurais-je fait? où serais-je allée?... J'ai vu tuer sous mes yeux mon frère, mon mari, dans leur résistance désespérée contre vos soldats, lors de l'attaque de la vallée de Charolles, et déjà, en ce triste temps, je pleurais mon fils Amael, disparu depuis six années, je le pleurais, hélas! comme je le pleure encore chaque jour.
Rosen-Aër, en disant ces mots, ne put retenir ses larmes; elles inondèrent son visage. Abd-el-Kader la regarda tristement et reprit: —Ta douleur de mère m'a souvent touché; je ne peux malheureusement ni te consoler ni te donner quelque espoir. Comment retrouver ton enfant disparu si jeune, car il avait, m'as-tu dit, quinze ans à peine?
—Oui, et maintenant il en aurait vingt-cinq; mais,—ajouta Rosen-Aër en essuyant ses larmes,—ne parlons plus de mon fils; il est à jamais perdu pour moi... Pourquoi m'avez-vous dit que nous nous voyions peut-être aujourd'hui pour la dernière fois?
—Karl-Martel, le chef des Franks, s'avance à marches forcées à la tête d'une armée formidable pour nous chasser des Gaules. Hier, nous avons été instruits de son approche; dans deux jours peut-être les Franks seront sous les murs de Narbonne. Abd-el-Melek, notre nouvel émir, venu d'Espagne, pense, et je partage cet avis, que nos troupes doivent aller à la rencontre de Karl... Nous partons; la bataille sera sanglante: peut-être Dieu voudra-t-il m'envoyer la mort dans ce combat; voilà pourquoi je viens te dire: Rosen-Aër, il se peut que nous ne nous voyions plus... Si tel est le dessein de Dieu, que deviendras-tu?
—Vous le savez, la mort de mon époux et de mon frère m'a brisée; un espoir insensé de retrouver mon enfant me rattache seul à la vie... Plus d'une fois vous m'avez généreusement offert, non-seulement la liberté, mais de l'or, mais un guide pour voyager à travers les Gaules à la recherche de mon fils; mais le courage, mais la force m'ont manqué, ou plutôt ma raison m'a démontré la folie d'une pareille entreprise au milieu des guerres civiles qui désolent ce malheureux pays... Aussi mes jours se passent à gémir sur la vanité de mes espérances, et cependant à espérer malgré moi; si je ne dois plus vous revoir, si je dois quitter cette maison, où j'ai du moins pu pleurer en paix, à l'abri des hontes et des misères de l'esclavage, j'ignore ce que je deviendrai: si ma triste vie m'est trop pesante... je m'en délivrerai...
—Je ne veux pas que toi, qui as été une seconde mère pour mon fils, tu te désespères ainsi. Rosen-Aër, voici ce que je crois sage: Pendant mon absence, tu quitteras Narbonne.
—Pourquoi cela?