—Il me plaît de te louer; je t'aime sincèrement; depuis la bataille de Poitiers je t'ai regardé comme l'un de mes meilleurs compagnons d'armes, quoique tu sois parfois têtu comme un mulet et bizarre dans tes goûts.
—Comment cela?
—Oui, s'il s'agissait de guerroyer au nord ou à l'est contre les Frisons ou les Saxons, au midi contre les Arabes, il n'était pas de plus enragé tapeur que toi; mais lorsqu'il a fallu deux ou trois fois comprimer quelques révoltes de gens de race gauloise, tu bataillais mollement, presque à contre-cœur...
—Karl, les goûts varient,—reprit Berthoald en souriant d'un air forcé qui trahissait une pensée amère.—Il en est souvent du goût des batailleurs comme de celui des femmes: les uns aiment les blondes, les autres les brunes; ils sont de feu pour celles-ci, de glace pour celles-là... Ainsi je préfère à toutes la guerre contre les Saxons et les Arabes.
—Moi, je ne connais point ces délicatesses; aussi vrai que l'on m'a surnommé Marteau, pourvu que je frappe ou que j'écrase ce qui me fait obstacle, tout ennemi m'est bon; je démolis pour fonder... Écoute encore, je croyais après leur déroute à Poitiers, ces chiens d'Arabes, si rudement martelés, qu'ils repasseraient en hâte les Pyrénées; je me suis trompé, ils ont tenu, ils tiennent encore ferme dans le Languedoc; malgré le succès de notre dernière bataille nous n'avons pu nous emparer de Narbonne, place de refuge de ces païens. Il me faut retourner dans le nord de la Gaule; les Saxons redeviennent menaçants. Je regrette de laisser Narbonne aux mains des Sarrazins; mais du moins nous avons ravagé les environs de cette grande cité, fait un immense butin, emmené beaucoup d'esclaves, dévasté, en nous retirant, les pays de Nîmes, de Toulouse et de Béziers; bonne leçon pour ces populations qui avaient pris parti pour les Arabes; elles se rappelleront ce qu'on gagne à quitter l'Évangile pour le Koran, ou plutôt, car je me soucie de Mahomet comme du Pape, ce qu'on gagne à s'allier aux Arabes contre les Franks. Du reste, quoiqu'ils restent maîtres de Narbonne, ces païens m'inquiètent peu: des voyageurs arrivés d'Espagne m'ont appris que la guerre civile a éclaté entre les deux kalifes de Grenade et de Cordoue; occupés à batailler entre eux, ils n'enverront pas de nouvelles troupes en Gaule, et ces maudits Sarrazins n'oseront sortir du Languedoc, d'où je les chasserai plus tard... Tranquille au midi, je retourne au nord; je voudrais auparavant caser à leur goût et au mien bon nombre de braves soldats, qui, comme toi, m'ont vaillamment servi, et faire d'eux de gros abbés, de riches évêques ou de grands bénéficiers.
—Karl, tu voudrais faire de moi un abbé ou un évêque?
—Pourquoi non? L'abbaye et l'évêché ne font-ils pas l'évêque et l'abbé?
—Je ne te comprends pas.
—Écoute encore... Tu l'as vu, je n'ai pu soutenir mes grandes et continuelles guerres du nord et du midi, qu'en recrutant sans cesse des tribus germaines au delà du Rhin, afin de renforcer mes armées; les descendants de ces seigneurs bénéficiers, créés par Clovis et par ses fils, se sont amollis; ils sont devenus aussi fainéants que leurs rois; ils tâchent d'échapper à leur obligation d'amener leurs colons à la guerre, sous prétexte que faute de colons pour cultiver la terre elle ne produit point; enfin, à part quelques évêques batailleurs, vieux endiablés, qui ont quitté le casque pour la mitre, et qui, reprenant la cuirasse, m'amenaient leurs hommes, l'Église n'a pas voulu, ne veut pas contribuer aux frais de la guerre... Or, foi de Marteau, cela ne peut durer... Mes braves guerriers, nouveaux venus de Germanie, les chefs de bande qui, comme toi, m'ont bravement servi, ont droit à leur tour au partage des terres de la Gaule; voyons! n'y ont-ils pas plus droit que ces évêques rapaces, que ces abbés débauchés, qui ont pardieu des sérails comme les kalifes des Arabes! Non, non, je veux mettre ordre à cela, récompenser les courageux, châtier les fainéants et les lâches... Je distribuerai à mes hommes nouvellement arrivés de Germanie, une bonne partie des biens de l'Église... J'établirai ainsi mes chefs et leurs hommes; au lieu de laisser tant de terres et d'esclaves au pouvoir de paresseux tonsurés, je me créerai une forte réserve aguerrie, toujours prête à marcher au premier signal. Donc, pour commencer, je te fais comte en ce pays, et te fais don, Berthoald, de cette abbaye[C], terres, bâtiments, esclaves, à la charge par toi de payer une somme à mon fisc, et de te rendre, avec tes hommes, en armes à mon premier appel.
—Quoi! moi comte en ce pays! moi, possesseur de tant de biens!—s'écria le jeune chef avec joie, pouvant à peine croire à une donation si magnifique;—mais les biens de cette abbaye sont immenses!