—Le garder... voici pourquoi. Nous autres Franks, nous avons l'esprit variable; nous sommes habitués, depuis un siècle et demi, à mépriser ces rois, que jadis nous glorifiions... Aussi, lors du premier champ de Mai qui s'est passé sans la momerie royale, abolie par moi, les comtes et les évêques n'ont eu souci de l'idole qui manquait à la fête; mais, cette année, quelques-uns ont demandé où était le roi; un plus grand nombre, il est vrai, a répondu: À quoi bon le roi?... Cependant il se peut qu'ils veuillent un an ou l'autre revoir le mannequin royal faire son tour du champ de Mai, selon la vieille coutume... peu m'importe, pourvu que je règne. Aussi je leur tiens en réserve l'enfant qui est ici; ce marmot, moyennant une fausse barbe au menton et une couronne sur la tête, figurerait dans le char, ni mieux ni pire que tant d'autres rois de douze ou quinze ans qui ont figuré avant lui! il serait au besoin, l'an prochain, le roi Chilpérik III.

—Des rois de douze ans!... À quel abaissement arrivent les royautés!...

—Il s'en est fallu de peu que la charge de maire du palais, devenue héréditaire, fût non moins abaissée... N'ai-je pas eu un frère, âgé de onze ans, maire du palais d'un roi de dix ans?

—Karl, tu plaisantes!

—Non, pardieu! car ce temps-là ne fut point plaisant pour moi... Ma marâtre Plectrude m'avait fait jeter en prison après la mort de mon père, Pépin d'Héristal... Oui, selon cette bonne dame, je n'étais qu'un bâtard, bon pour le gibet ou pour le froc, tandis que mon père laissait à mon frère Théobald la charge de maire du palais, héréditaire dans notre famille... De sorte que mon frère, âgé de onze ans, devint maire du palais de ce Dagobert III, roi de dix ans[E], qui fut plus tard l'aïeul de ce petit Chilpérik, prisonnier en ce monastère... Ce roi et ce maire du palais enfantins ne pouvaient guère, tu le vois, usurper l'un sur l'autre que des toupies ou des osselets. Aussi la bonne dame Plectrude comptait régner à la place de ces deux marmots, pendant qu'ils joueraient aux billes... Tant d'audace et de sottise ont soulevé les seigneurs franks. Plectrude, au bout de quelques années, a été chassée, son fils aussi. Tandis que moi, Karl, le maudit, le bâtard, je sortais de prison, et devenais, à mon tour, maire du palais de Dagobert III; depuis lors j'ai tant fait de bruit dans le monde en martelant de ci, de là, Saxons, Frisons et Sarrazins, que le nom de Marteau m'en est resté... Dagobert III laissa un fils, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, lequel Thierry était père de ce petit Chilpérik, prisonnier ici. J'ai voulu, en passant dans cette contrée, visiter ce marmot afin de savoir comment il supportait sa captivité. Maintenant, écoute... Je t'ai parlé d'une marque de confiance que je voulais te donner, la voici: Je te confie la garde de cet enfant, le dernier rejeton de Clovis...

—À ma garde! à moi! ce dernier rejeton de Clovis!—s'écria Berthoald, d'abord avec stupeur; puis, tressaillant d'une joie farouche:—À ma garde! celui-là qui eut pour ancêtres Clotaire, le tueur d'enfants! Chilpérik, le Néron des Gaules! Frédégonde, la Messaline! Clotaire II, justicier de Brunehaut, et tant d'autres monstres couronnés! À ma garde, à moi, leur dernier rejeton!

—Que signifient ces mots?... l'égarement où je te vois?... Es-tu fou?...

—La destinée des hommes est parfois étrange... Moi, gardien du dernier descendant de ce conquérant des Gaules, si abhorré par mes pères!... Oh! les dieux sont justes!...

—Berthoald, encore une fois es-tu fou? Qu'il y a-t-il de si étonnant à ce que tu sois gardien de cet enfant?

—Excuse-moi, Karl,—reprit Berthoald en revenant à lui, craignant de s'être trahi.—J'étais profondément frappé de cette pensée: moi, obscur soldat, avoir pour prisonnier le dernier rejeton de tant de rois!...