—Ricarik,—reprit le vieil orfévre,—ces jeunes gens babillent comme des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons... Eleuthère a souvent dit comme tant d'autres: «Ah! que je voudrais donc courir les champs au lieu d'être tenu à l'atelier de l'aube au soir!» Voilà ce que ces garçons appellent ses confidences; pardonnez-leur donc; de plus, songez-y, notre sainte dame Méroflède est impatiente d'avoir la ceinture et le vase; or, si vous faites châtier mes apprentis, ils passeront plus de temps à se frotter l'échine qu'à manier la lime et le marteau, et notre travail n'avancera guère.
—Soit, ils seront châtiés plus tard, car il faut non-seulement que toi et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous façonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer.
—Que voulez-vous dire?
—Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoyé acheter à Nantes.
—Des armes!—dit le vieillard fort surpris,—des armes! les Arabes menacent-ils encore le cœur de la Gaule?
—Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille à ce que les lances soient bien aiguisées, les épées bien affilées, les haches bien tranchantes; ne t'inquiète pas du reste. Mais voici l'heure où les esclaves apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin de vérifier si ces larrons ne me donnent point de pièces de mauvais aloi.
Bonaïk, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:—Rassurez-vous, mon enfant, je reviens bientôt.—Puis passant auprès de l'établi des apprentis, il ajouta:—Tout à l'heure je vous ai encore sauvés des lanières. Songez à votre promesse: soyez réservés à l'égard de cette jeune fille.
Le vieil orfévre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un immense hangar situé au dehors de l'abbaye. Là étaient déjà réunis presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastère leurs redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixés pour le payement des grandes redevances. À ces époques les produits des terres, si péniblement cultivées par les Gaulois, affluaient à l'abbaye; l'abondance et l'oisiveté régnaient ainsi dans ce saint lieu comme dans tant d'autres monastères, tandis que les populations asservies qui, par leur écrasant labeur, produisaient seules cette abondance, à peine abritées sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au milieu d'une misère atroce, accablées de charges de toutes sortes. Le vieil orfévre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent donc dans l'immense hangar où étaient réunies toutes les richesses variées d'une terre féconde, richesses qui auraient pu assurer le bien-être de ceux qui les avaient créées à force de sueurs et de privations; pourtant ceux-là venaient religieusement, dans leur soumission catholique, augmenter le superflu de la fainéantise abbatiale en se privant du nécessaire. Rien n'était à la fois plus triste et plus animé que ce tableau d'un jour de redevance: ces hommes des champs, à peine vêtus, esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait l'infortune, arrivaient, portant sur leurs épaules ou charroyant les produits les plus nombreux et les plus variés. Au bruit tumultueux de la foule, se joignaient les bêlements des moutons et des veaux, le grognement des porcs, les beuglements des bœufs, le gloussement des volailles, animaux que les redevanciers apportaient ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous le poids de grands paniers remplis d'œufs, de fromage, de beurre ou de gâteaux de miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits jusqu'à l'abbaye sur des espèces de traîneaux; ailleurs on déchargeait des chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'épeautre, d'avoine ou de graine de moutarde. Là s'amoncelaient le foin et la paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chêne pour couvrir les toits), échalas pour les vignes, pieux pour les clôtures; les esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison destinée à être fumée; des colons amenaient en laisse des chiens courants pour la vénerie qu'ils devaient élever, ou tenaient en cage des faucons et des éperviers qu'ils devaient dénicher pour la fauconnerie; d'autres, taxés à un certain nombre de livres de fer et de plomb, nécessaires à l'entretien des bâtiments de l'abbaye, apportaient ces métaux; plus loin, c'étaient des rouleaux de toile de lin, des ballots de laine ou de chanvre à filer, d'immenses pièces de serge tissée au métier, des paquets de peaux de mouton, de bœuf ou de veau, corroyées, toutes préparées pour la main-d'œuvre. Il y avait encore des redevanciers tenus de fournir une certaine quantité de livres de cire, d'huile, de savon, et jusqu'à des torches de bois résineux, des paniers, de l'osier, de la corde tissée, des haches, des cognées, des houes, des bêches et autres instruments aratoires[B].
Ricarik s'était assis dans l'un des coins du hangar, auprès d'une table, pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires, tandis que plusieurs sœurs tourières du monastère, vêtues de leurs robes noires et de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe, tenant un parchemin où elles inscrivaient les redevances en nature. Le vieil orfévre, debout auprès de Ricarik, examinait l'un après l'autre les sous ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en payement les redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il eût craint d'exposer par son refus ces pauvres gens à de mauvais traitements, car l'intendant était un homme impitoyable. Les colons hors d'état de payer ce jour-là formaient un groupe assez nombreux, attendant avec anxiété l'appel de leurs noms; plusieurs étaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants; ceux qui purent payer leur taxe s'étant acquittés, Ricarik appela à haute voix Sébastien. Le colon s'avança tout tremblant; sa femme et ses deux enfants, aussi misérablement vêtus que lui.
—Non-seulement tu n'as cas payé ta redevance fixée à vingt sous d'argent,—dit l'intendant,—mais, la semaine passée, tu as refusé de charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyées, que l'abbesse envoyait vendre à Rennes.