Bonaïk tâcha d'apitoyer le Frank sur le sort de cette pauvre famille gauloise; ses supplications furent inutiles. Ricarik continuait d'appeler par leurs noms d'autres colons retardataires, lorsqu'on amena devant lui un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, qui se débattait vigoureusement contre ceux qui l'entraînaient en s'écriant courroucé:—Laissez-moi! laissez-moi! j'ai apporté pour la redevance de mon père trois faucons et deux autours pour le perchoir de l'abbesse. Je les ai dénichés au risque de me briser les os... que voulez-vous de plus?

—Ricarik,—dit l'un des deux esclaves de l'abbaye qui amenaient le jeune garçon,—nous étions près de la clôture de la cour du perchoir, lorsque nous avons vu un épervier, encore chaperonné, qui venait sans doute de s'échapper des mains du fauconnier. L'oiseau a quelque peu volé; puis, sans doute empêché par son chaperon, il est allé s'abattre près de la clôture: aussitôt le jeune garçon a jeté son bonnet sur l'épervier, puis s'est précipité à terre pour s'emparer de l'oiseau qu'il a mis dans son bissac. Nous avons alors couru et saisi le larron sur le fait. Voici le bissac; l'épervier est encore dedans tout chaperonné.

—Qu'as-tu à répondre!—demanda Ricarik au jeune garçon, qui resta sombre et silencieux.—Tu n'oses pas nier avoir voulu voler l'épervier? Sais-tu de quelle manière la loi punit le vol de l'épervier? elle condamne le voleur à payer trois sous d'argent ou à se laisser manger six onces de chair sur la poitrine par l'oiseau[E], or, cette loi, j'ai fort envie de te l'appliquer, elle serait d'un salutaire exemple pour les larrons d'éperviers... Qu'en dis-tu?

—Je dis,—reprit audacieusement le jeune garçon,—je dis que si notre abbesse du diable, que tu dois représenter au naturel, car je ne l'ai jamais vue, donne en pâture à ses oiseaux de chasse notre chair, seul bien qu'elle nous laisse, elle le peut, puisque je ne saurais m'échapper; mais aussi vrai que je m'appelle Broute-Saule, tôt ou tard je me vengerai!

—Tu es un insolent scélérat!—s'écria l'intendant furieux.—Il me plaît à moi de t'appliquer la loi de l'épervier!

—Et si j'en réchappe, il me plaira de te répondre par la loi du couteau, qui est la loi de tous pays, pourvu que pour l'appliquer l'on ait le cœur ferme, la main sûre...

—Qu'on le saisisse!—s'écria Ricarik,—qu'on l'attache sur un des bancs qui sont au dehors du hangar, afin que son châtiment soit public... Que la chair de sa poitrine soit donnée en pâture à l'oiseau; il becquettera dans le vif jusqu'à ce que je dise: assez!

—Oh! bourreau!—s'écria Broute-Saule que l'on entraînait,—si je peux quelque jour, un couteau à la main, te joindre en un lieu écarté, toi ou ton abbesse du diable, vous aurez beau dire assez, moi, vous frappant, je dirai: Non, ce n'est pas assez!

—Misérable sacrilége! tu oses dire que tu lèverais le poignard sur notre vénérable abbesse, notre sainte mère en Christ!

La foule des esclaves assistant à cette scène éclata en violents murmures d'indignation contre Broute-Saule, assez impie pour parler ainsi de l'abbesse Méroflède; et ces malheureux, dans, leur hébétement farouche, se pressèrent, curieux d'assister à son supplice. Le jeune Gaulois, nu jusqu'à la ceinture, fut garrotté sur un banc au dehors du hangar; Ricarik, afin d'appâter l'oiseau carnivore, tira son couteau et fit une légère blessure au sein droit du patient; l'épervier, à la vue du sang, enfonça ses serres, aiguës dans la blanche et large poitrine de Broute-Saule, dont il commença de becqueter la chair vive. L'esclave, impassible malgré la douleur, tâchait de redresser la tête afin de voir l'oiseau, et disait:—Mange, mange, épervier de la sainte abbesse Méroflède... mange, c'est de la chair gauloise!