Tout à coup Mathilde se leva droite, fière, imposante, les yeux brillants, le teint coloré, et dit à mademoiselle de Maran d'une voix ferme:

—Dieu ne m'abandonnera pas... non... je le sens... il ne m'abandonnera pas... puisque la justice humaine m'abandonne... Il a lu dans mon cœur... Quoi qu'il arrive, il me pardonnera; et quoiqu'il arrive aussi, soyez maudite,—dit-elle d'une voix solennelle à mademoiselle de Maran,—soyez maudite, vous qui avez confié à cet homme la vie de la fille de votre frère... sachant que cet homme était un monstre...

—Mathilde...—s'écria mademoiselle de Maran d'une voix suppliante.

—Dieu a voulu,—reprit madame de Lancry avec une exaltation croissante,—Dieu a voulu que par un rapprochement terrible vous ayez à cette heure sous les yeux l'horrible tableau du mal que vous avez causé... Pour vous le jour des expiations commence... Vous êtes abandonnée de tous, livrée à la barbarie de vos gens; vous mourrez ainsi, abandonnée de tous... maudite de tous... Ursule, que vous avez perdue... Ursule, qui, grâce à vous, est arrivée de crime en crime jusqu'au suicide, vous a maudite!... M. de Mortagne tombant sous les coups d'un assassin.... vous a maudite!... car si vous ne m'aviez pas fait épouser cet homme, M. Lugarto n'eût pas poursuivi M. de Mortagne de sa haine...

—Mon Dieu! mon enfant... je m'en désespère... je suis la plus malheureuse des créatures.

—Il y a vingt ans... sur ce lit de douleur où vous êtes, vous m'avez fait verser mes premières larmes, vous m'avez causé mes premières terreurs en coupant mes cheveux, que ma mère mourante avait bénis et touchés!... Aujourd'hui, vous me voyez prête à suivre... cet homme, puisque la force, puisque les lois m'y condamnent... le suivre!!! Vous comprenez tout ce que ce mot renferme d'épouvantable! Songez au mal que vous m'avez fait depuis mon enfance jusqu'à cette heure... songez à tout ce qui peut encore m'arriver de sinistre... et si vous entendez dire que moi, la fille de votre frère, je me suis tuée pour échapper à l'infamie.... que mon sang retombe sur vous... comme celui d'Ursule... et soyez maudite!

—Mathilde... grâce! grace!... vous me faites peur,—s'écria mademoiselle de Maran.

Dix heures sonnèrent. On entendit le bruit d'une voiture de poste qui s'arrêta dans la rue.

—Mathilde... abandonnez-moi si vous le voulez, mais ne suivez pas votre mari... il est capable de tout...

—C'est l'époux que vous m'avez choisi, madame, et les lois veulent que je le suive!—s'écria Mathilde.