Il est inutile de dire le bonheur profond, la sainte ivresse qui présidèrent à ce mariage. On devine l'adorable avenir qui s'ouvrit devant Mathilde, qui avait jusqu'alors si douloureusement, si religieusement souffert...

A peu près à cette époque, on démolit une petite maison isolée, située entre Luzarche et la forêt de Chantilly. Cette maison était restée fort longtemps inhabitée. Au fond d'une cachette pratiquée près de la cheminée de la chambre à coucher, et absolument semblable à celle que Mathilde avait découverte avec tant d'effroi rue de Bourgogne, on trouva le squelette d'un homme. Ce squelette était celui de Lugarto. Lorsque M. de Lancry était venu chercher sa femme chez mademoiselle de Maran, il avait donné rendez-vous à son complice dans cette petite maison, où il devait conduire Mathilde sans l'en avoir prévenue...

Fritz, le courrier de Gontran, devait annoncer à Lugarto l'arrivée de son maître et de Mathilde, par le claquement de son fouet, puis s'en aller attendre, à la poste, à Chantilly, la voiture qu'on renverrait s'y remiser. Le duel de M. Sécherin avait renversé tous ces projets; mais Fritz, qui l'ignorait, se crut toujours suivi de la berline, commanda ses relais, arriva près de la maison isolée, donna le signal convenu et continua sa route jusqu'à Chantilly. A ce signal, Lugarto était entré dans la cachette de la chambre à coucher, croyant ses hôtes sur le point d'arriver, et sa présence dans cette maison ne devant pas être soupçonnée par Mathilde. La Providence voulut que le ressort d'un panneau intérieur ne jouât pas lorsque Lugarto tenta de sortir de sa cachette: lassé d'attendre en vain que Gontran vînt le délivrer, il cria; ses cris furent inutiles, il était seul dans cette maison. Le lendemain, le courrier revint, frappa à la porte; on ne lui répondit pas. Déjà inquiet de n'avoir pas vu venir la voiture se remiser à Chantilly, il retourna à Paris, où il apprit la mort de M. de Lancry. Quant à M. de Lugarto, sa vie était depuis quelque temps si mystérieuse, que sa disparition parut fort naturelle à tous les gens qu'il employait.

L'on ne peut guère s'étonner de l'horrible mal qu'avait fait cet homme en songeant aux immenses ressources qu'il trouvait soit dans la corruption, soit dans l'espèce de police occulte dont il entourait ceux qu'il haïssait. Pour cet homme infâme, saturé de plaisirs, blasé sur tout, le mal était un besoin et une volupté: beaucoup d'argent, quelques séjours mystérieux à Paris, son adresse à contrefaire les écritures, lui permirent de frapper mortellement ou d'une manière incurable M. de Mortagne, Emma, madame de Richeville, M. de Rochegune et Mathilde.

Nous détournerons la vue des horreurs monstrueuses que méditaient pour l'avenir M. de Lancry et Lugarto: lorsque deux pareilles âmes s'accouplent, rien ne doit étonner.

M. Sécherin, après avoir tué Gontran, voyagea, toujours poursuivi par le souvenir d'Ursule. La mort de M. de Lancry l'avait vengé, mais ne l'avait pas consolé.

Mademoiselle de Maran, devenue tout à fait paralytique et presque aveugle, continua d'être absolument abandonnée au cruel despotisme de Servien, qui ne laissait personne approcher d'elle. La fin de sa vie fut un supplice de tous les moments. Le crayon que nous en avons offert peut à peine en donner une idée. Sans la volonté ferme et inébranlable de M. de Rochegune, Mathilde eût essayé d'adoucir la pénible position de sa tante.

Madame de Richeville se livra à des austérités de plus en plus cruelles; sa santé, depuis longtemps minée par d'incurables chagrins, n'y résista pas longtemps; elle apprit du moins le dévouement sublime de Mathilde pour Emma.

M. de Senneville fit oublier la coupable légèreté de ses propos et de ses mensonges par le loyal aveu de ses torts et par le respect profond, dévoué, qu'il montra toujours pour Mathilde et pour M. de Rochegune.

Enfin, pour ne laisser dans l'oubli aucun des personnages qui ont figuré dans ce long récit, nous dirons que la veuve Lebœuf revint, quelques jours après sa disparition, trôner dans le comptoir d'acajou de son café de la rue Saint-Louis, ayant toujours son fidèle Botard pour garçon et les frères Godet pour principaux habitués. M. de Lancry et Lugarto avaient fait donner à la veuve une somme assez considérable pour abandonner son établissement pendant quelques jours à leur police occulte, le voisinage de l'hôtel d'Orbesson, occupé par M. de Rochegune, rendant cette surveillance nécessairement incessante dans le cas où Mathilde, poussée à bout par le désespoir, aurait songé à y chercher un refuge.