M. de Lancry fut très-aimable, très-spirituel. Il connaissait tout Paris, et tout Paris assistait à cette représentation. Je me souviens parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour tout nouveau, et tout à fait à son avantage.

—Voyons, Gontran,—lui dit mademoiselle de Maran,—vous qui allez partout, mettez-moi donc un peu au fait de tout ce beau monde-là, que je ne connais pas; j'y suis aussi étrangère que ces jeunes filles. Voilà plus de quinze ans que je n'ai mis le pied à l'Opéra. Il doit y avoir ici toute la fleur des pois de la banque? Vous devez connaître ça de nom ou de vue. C'est riche à faire peur aux honnêtes gens; ça a toujours une loge à l'Opéra, tandis que nous autres, nous profitons modestement des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci.

—Je serais très-embarrassé, madame,—dit M. de Lancry;—car, pendant quatre mois que je suis resté en Angleterre, bien des loges de la Banque, comme vous dites, ont changé de maître. Je ne reconnais presque plus personne; la Bourse a tant de caprices, elle fait et défait tant de brusques fortunes!

—Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-là riches à perpétuité! ça serait d'un joli exemple pour les autres malfaiteurs,—dit mademoiselle de Maran.—Mais quelle est donc cette petite femme, aux secondes, en béret rose? Elle est jolie, n'est-ce pas?

—Très-jolie,—dit M. de Lancry.—Elle et son mari sont les héros d'une histoire bien simple et bien touchante,—ajouta-t-il avec un accent de mélancolie qui m'étonna et qui donnait beaucoup de charme à sa physionomie.

—Ah! mon Dieu! racontez-nous donc cela, Gontran! Comment s'appelle-t-elle, cette belle héroïne?

—Le nom de mes héros est très-insignifiant... ils s'appellent M. et madame Duval,—dit M. de Lancry en souriant.

—Duval! mais c'est un très-beau nom! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les Duparc, les Dupont, les Dumont ou les Dubois? Voyons, Gontran, le roman de M. et de madame Duval.

—Figurez-vous donc, madame, qu'il y a deux ans...—Puis s'interrompant, M. de Lancry dit à ma tante:—Tenez, madame, votre sourire moqueur m'épouvante! Permettez-moi de m'adresser à mademoiselle Mathilde et à mademoiselle Ursule; elles ne me décourageront pas, elles s'intéresseront, j'en suis sûr, à cette naïve histoire.

Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry; je ne pus m'empêcher de rougir.