On remarquera en la lisant que le style en est un peu prétentieux et romanesque. Je querellais quelquefois ma cousine sur cette manière d'écrire sans pouvoir l'en corriger.
En me rappellant maintenant toutes les phases de mon amitié pour Ursule et les suites de son mariage, je ne puis retenir un sourire d'amertume en lisant ces lignes éplorées, gémissantes, où elle se pose si lugubrement en victime.
Mais alors les temps n'étaient pas changés, j'avais toutes mes illusions, et je fus cruellement navrée du malheur d'Ursule.
Pour tout dire, cette lettre, d'une écriture parfaitement correcte et posée, était cachetée de noir avec une pierre gravée, représentant une tête de mort; cachet bizarre qu'Ursule affectionnait beaucoup.
«Saint-Norbert, février 1840.
«C'en est fait, Mathilde, ta pauvre Ursule est sacrifiée; elle n'a plus qu'à vouer sa vie tout entière aux larmes et au deuil. C'est à peine si au milieu du sombre avenir qui l'attend, elle entrevoit quelques lueurs de consolation, qu'elle devra, sans doute, à ton amitié chérie... Mais, mon Dieu! pourquoi m'étonner du nouveau coup qui me frappe? depuis longtemps ne suis-je pas habituée à souffrir! Victime résignée au malheur, je ne puis que courber le front et pleurer!...
«Pardon, mon amie, ma sœur, de venir attrister tes joies par ces plaintes qui s'exhalent de mon âme désolée: car, j'en ai le pressentiment, tu seras heureuse, tu es heureuse selon ton cœur; tu épouseras celui que tu aimes... Si belle, si riche, si charmante, pour plaire tu n'as qu'à paraître!...
«La pauvre Ursule, au contraire, sans charmes, sans attraits, sans fortune, a été en naissant presque vouée au malheur... Que veux-tu? c'est sa destinée... Mais, que dis-je?... non, non, je suis injuste; ne t'ai-je pas rencontrée sur ma route? n'as-tu pas tendu la main à la petite abandonnée? n'a-t-elle pas dû à ta générosité, à ta touchante amitié, le plus précieux des biens, une éducation brillante, comme me le répète toujours avec raison mademoiselle de Maran?
«Ne t'ai-je pas dû... ne te dois-je pas le sentiment le plus doux, le plus cher à mon cœur? Hélas! sans cela... sans l'espoir involontaire qu'il me donne... je serais déjà morte de désespoir... tu n'aurais qu'à pleurer ton amie.
«Écoute, Mathilde; c'est une folie, diras-tu... soit... mais c'est une douloureuse et triste folie, je t'assure... J'ai de funèbres pressentiments, je ne sais quel est le sort qui m'attend... en tous cas... je voudrais te donner mes livres et cette petite parure de corail que tu sais.