—Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite, mademoiselle, rassurez-vous. Je viens au nom de nos amis communs, M. de Mortagne.
—Est-il donc ici, madame?
—Hélas! non; et, quoiqu'il soit attendu d'un moment à l'autre, je ne puis rien encore vous dire de son mystérieux voyage... mais je sais tout l'intérêt qu'il vous porte... Il y a huit ans... en sortant de sa dernière entrevue avec mademoiselle de Maran, il m'a tout raconté... le conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu'il vous prenait dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran, malgré les aboiements de Félix. J'entre dans ces détails pour vous prouver que cet homme, le plus généreux des hommes, avait en moi une confiance absolue... C'est au nom de cette confiance... que je viens vous demander la vôtre, mademoiselle...
—La mienne... madame?... vous?
J'accentuai tellement ce mot—vous,—que madame de Richeville sourit amèrement et reprit:
—Pauvre enfant, si jeune encore! croiriez-vous déjà aux calomnies du monde? auraient-elles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?... Pourquoi accueillir si froidement... cette démarche dictée par votre seul intérêt, cette démarche faite pour ainsi dire sous l'autorité d'un homme qui fut l'un des meilleurs amis de votre mère... dites... pourquoi m'accueillir ainsi?
Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de Richeville, et de peindre le regard à la fois triste et affectueux dont elle accompagna ces paroles. Malgré la sourde jalousie que je ressentais contre elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de sécheresse.
—Il m'est permis de m'étonner d'une visite que je n'avais aucun droit d'espérer, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, madame.
—Il y a à peu près un mois... à la sortie de l'Opéra... ne vous ai-je pas dit ces mots... Pauvre enfant... prenez garde?
—J'ai entendu, en effet, ces mots, madame, mais j'ignorais dans quel but ils m'étaient dits.