—De grâce, ne plaisantez pas, Mathilde,—répondit Gontran.—Eh bien, oui! j'ai joué!... j'ai joué pendant quelque temps avec fureur; oui!... là j'ai cherché des émotions que je ne trouvais plus ailleurs... Indigné de l'effronterie de certains amours, effrayé des remords dont j'étais cause... n'ayant rien qui m'attachât à la vie... n'ayant d'autre avenir que le lendemain, sentant mon cœur engourdi, rougissant de moi et des autres, désespérant de jamais rencontrer le bonheur que je rêvais, n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gouffre du hasard... Mais les agitations stériles du jeu, ses angoisses et ses espérances sordides me lassèrent bientôt... Jouant pour m'étourdir, et non pas pour gagner, je perdis beaucoup... et ma fortune s'en ressentit... elle était déjà obérée par d'assez grandes dépenses que j'avais été obligé de faire pour tenir dignement mon rang à l'ambassade où j'avais été attaché; néanmoins je possède encore à cette heure...
—Ah! pas un mot de plus!—m'écriai-je d'un ton de reproche.—Pouvez-vous parler ainsi? Croyez-vous que je me sois un instant préoccupée de ce que vous pouviez on non posséder? Vous-même, avez-vous un instant pensé que la donation que je voulais faire à ma cousine, et que son sacrifice rend maintenant inutile, réduisait ma fortune de moitié?
—Mais enfin, Mathilde...
—Parlons de la corbeille,—dis-je en souriant,—ou plutôt de choses plus graves; parlons de nos projets d'avenir. En sortant de chez ma tante, où irons-nous? Voyons, monsieur, avez-vous seulement songé à me demander le quartier que je voudrais habiter? à vous informer de mon goût pour l'arrangement de notre demeure?
—Mathilde, je voudrais vous voir plus sérieuse pour les affaires d'intérêt.
—Vous voulez me voir sérieuse! Eh bien!—lui dis-je avec l'expression de la touchante gratitude que je ressentais,—eh bien! laissez-moi vous dire combien j'ai été sérieusement heureuse, en voyant hier, chez moi, cette corbeille de jasmins et d'héliotropes... Oh! tenez, cela est plus sérieux, croyez-moi, que les affaires d'intérêt... il y a là plus que des chiffres... il y a là un sentiment, un présage, que dis-je, un présage? une certitude de bonheur pour l'avenir... Oui... le cœur se révèle dans les plus petites choses... et l'homme qui a montré tant de prévenances, tant de délicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se démentir... Ces fleurs, qui ont été la première marque de vos sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur. Oh! d'abord, je serai très-exigeante! Chaque matin je veux avoir une corbeille de ces fleurs; mais je vous préviens que mon cœur s'éveille de très-bonne heure, et qu'une pensée pour vous aura déjà prévenu l'arrivée de ce beau bouquet!
—C'est à genoux, à genoux qu'il faut vous adorer... Mathilde. Comment ne pas vouer sa vie entière à votre bonheur? Il faudrait être le plus misérable des hommes pour ne pas répondre devant Dieu de vous rendre la plus heureuse des femmes.
—Oh! je vous crois, Gontran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour ne pas avoir une croyance aveugle dans le vôtre.
Pourquoi me tromperiez-vous? Doué comme vous l'êtes, ne trouveriez-vous pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi sans doute... je les en défierais... mais qui, plus que moi, auraient de quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Gontran, parce que je vous sais loyal et généreux. Tout ce que vous venez de m'apprendre de votre vie passée, au risque de me déplaire, de me perdre peut-être, m'est une preuve de plus de votre sincérité.
Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employé à faire des projets charmants. Notre mariage devait être célébré aussitôt que les formalités nécessaires seraient remplies. Le roi devait y signer. Gontran devait prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet.