—Mais, madame, il a fondé, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice pour les pauvres!

—Eh! je le sais bien; c'était une abomination de plus!

—Comment cela, madame?—dit Gontran.

—Il avait fondé cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux vagabonds qui ainsi dépendaient complétement de lui. On n'a pas l'idée des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des chauves-souris; il les battait comme plâtre et les faisait travailler dix-huit heures par jour à toutes sortes d'ouvrages, dont il tirait profit, bien entendu; de façon que ce soi-disant hospice était une manière de ferme qui lui rapportait beaucoup, sans compter la réputation de charité qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes d'actions véreuses.

Quoique je n'eusse aucune raison pour m'intéresser à la mémoire de M. de Rochegune, je fus indignée de la méchanceté de ma tante. D'un regard je le fis comprendre à Gontran, qui me semblait aussi choqué que moi.

—Je crois, madame,—dit-il à ma tante,—que vous avez été mal informée, et que...

—Pas du tout, je sais ce que je dis. C'était un homme désagréable, quand je ne devrais en juger que par ses amitiés; il avait pour disciple un de nos parents du côté de ma belle-sœur... Dieu merci... qui ne valait pas mieux que lui, un M. de Mortagne.

—M. de Mortagne! cet ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi original qu'infatigable!—dit Gontran!—mais je ne savais pas qu'il eût l'honneur de vous appartenir.

—Si vraiment, nous avons cet honneur-là... du moins nous l'avions...

—Comment! madame, est-ce que M. de Mortagne serait mort?—demanda Gontran.