Quel fut mon étonnement! Je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait montré à l'Opéra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune homme envers une vieille mère aveugle à laquelle il avait caché sa ruine à force de travail. L'autre personne était M. de Rochegune, que j'avais vu ce même jour dans la loge de madame de Richeville: il était grand et très-basané. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l'expression triste et sévère de ses grands yeux gris.

Gontran fit à M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrétion involontaire.

—Ah! monsieur, ah! mesdames,—s'écria M. Duval avec exaltation en s'adressant à nous,—c'est le ciel qui vous envoie; au moins je pourrai témoigner toute ma reconnaissance à mon bienfaiteur.

—Monsieur, je vous en supplie,—dit M. de Rochegune avec embarras.

Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu'alors exprimé une sorte de triomphe moqueur. A ces mots elle sembla dépitée, et s'assit brusquement sur un fauteuil, en souriant d'un air ironique.

—Monsieur,—reprit M. de Rochegune en s'adressant à M. Duval,—je vous demande instamment, formellement le silence.

—Le silence!—s'écria M. Duval avec une explosion de reconnaissance pour ainsi dire furieuse.—Le silence! ah parbleu! vous vous adressez bien! Non... non... monsieur, ces traits-là sont trop rares; ils honorent trop l'espèce humaine pour qu'on ne les publie pas à haute voix, et plutôt cent fois qu'une.

—Madame,—dit M. de Rochegune à ma tante,—je suis en vérité confus... J'avais fait défendre ma porte... excepté pour vous. Je comptais rester dans mon cabinet pour ne vous pas gêner dans la visite de cette maison, et...

—Et moi j'ai forcé la consigne!—s'écria M. Duval.—Un secret pressentiment me disait que vous étiez... chez vous, monsieur! j'avais appris que d'un moment à l'autre vous deviez partir pour un voyage; c'est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse...

—Monsieur... monsieur...—dit encore M. de Rochegune.