—Cela est pourtant bon; bien bon, de s'entendre dire cela... et si je te rendais un grand service... qui assurât peut-être le bonheur de ta vie entière... me chériras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de ta douce voix attendrie... Je vous aime bien?... Tu me regardes avec de grands yeux étonnés?... Enfin, réponds-moi. J'ai toujours été crainte ou détestée, excepté par ton père, mon excellent frère. Ah! celui-là m'aimait! Mais aussi pour celui-là seul j'avais été bonne et dévouée... oui, je l'aimais tant... que je me croyais le droit de haïr tout le monde; et puis sans doute l'on a en soi-même une plus ou moins grande dose de bonté; moi, j'en ai très-peu et je l'avais toute concentrée sur ton père... Je ne sais pourquoi, à cette heure, ta voix... ton accent me touchent et éveillent en moi, sinon de la bonté, au moins de la pitié. Aussi répète-moi que tu m'aimerais bien, que tu aimerais de toutes les forces de ton cœur une amie qui t'arrêterait au bord d'un précipice où tu serais sur le point de tomber? Réponds... réponds... est-ce que tu lui dévouerais ta vie à cette amie?
Mademoiselle de Maran prononça ces derniers mots avec une sorte d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait en elle.
Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras tout effrayée.—Ayez pitié de moi!—m'écriai-je; je ne sais pas quel malheur me menace... mais s'il en est un, oh! parlez... parlez! Vous êtes la sœur de mon père! Je suis seule... seule... je n'ai que vous au monde! Qui m'éclairera si ce n'est vous?... Oh! parlez... parlez, par pitié!... Un malheur! dites-vous, mais lequel?... Gontran m'aime, je l'aime autant que je puis l'aimer: j'ai la plus tendre des amies dans Ursule, puis-je entrer dans le monde sous de plus heureux présages? Vous-même, à cette heure, vous me parlez avec tendresse; quelques mots de vous ont à tout jamais effacé les souvenirs pénibles de mon enfance. Si quelque malheur caché menace ma destinée, oh! dites-le... par pitié... dites-le.
—Malheureuse enfant! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un crime affreux de te laisser dans cette erreur... et que tôt ou tard la vengeance divine ou humaine me saurait atteindre,—s'écria ma tante.
Le sentiment auquel elle cédait était si généreux, elle était alors si noblement émue, qu'un moment sa figure eut presque un caractère de beauté touchante.
Je l'écoutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa à la porte et entra apportant une lettre sur un plateau d'argent.
J'eus un affreux serrement de cœur; un sinistre pressentiment me dit que le hasard fatal qui interrompait mademoiselle de Maran allait à tout jamais cacher à mes yeux le mystère qu'elle était sur le point de me dévoiler.
—Qu'est-ce que c'est?—s'écria ma tante avec une impatience presque douloureuse.
—Une lettre, madame,—dit Servien en avançant son plateau.
Mademoiselle de Maran la prit brusquement et dit: