MONSIEUR DE MORTAGNE.
Sans les traits fortement accentués qui caractérisaient la physionomie de M. de Mortagne, il eût été méconnaissable. Sa barbe, ses cheveux, avaient entièrement blanchi; son front ridé, ses yeux caves et bistrés, ses joues profondément creusées, témoignaient de longues et cruelles souffrances; ses vêtements étaient aussi négligés que d'habitude.
Cette apparition presque sinistre, au milieu de ce salon étincelant d'or et de lumières, rempli d'hommes et de femmes élégamment parées, formait un contraste étrange.
D'abord l'assemblée resta muette d'étonnement. M. de Mortagne vint droit à moi, je me levai; il me prit les mains, me regarda quelques minutes; l'expression farouche de ses traits s'adoucit, il m'embrassa tendrement sur le front, et me dit:
—Enfin me voici, pourvu qu'il ne soit pas trop tard...—Et me considérant attentivement, il ajouta:—C'est sa mère... tout le portrait de sa pauvre mère! Ah! je comprends bien la haine du monstre.
La première stupeur passée, mademoiselle de Maran retrouva son audace habituelle, et s'écria résolument:
—Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur?
Sans lui répondre, M. de Mortagne s'écria d'une voix tonnante:
—Je viens ici accuser et convaincre trois personnes d'indignes manœuvres et de basse cupidité! Ces trois personnes sont vous, mademoiselle de Maran! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de Versac!
Ma tante s'agita sur son fauteuil, M. d'Orbeval pâlit d'effroi, et M. de Versac se leva; mais son neveu s'écria vivement: