—C'est que, voyez-vous, on a hâte de jouir des avantages qu'on désire vivement, et j'espère que vous m'excuserez en faveur de ce motif,—me dit M. Lugarto en souriant d'une manière convulsive; puis il me jeta un regard morne, froid, qui me fit presque peur.

Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un ennemi.

Mon mari semblait vivement contrarié. Voulant relever une seconde fois la conversation, que je laissais tomber à dessein afin de rompre le plus tôt possible un entretien qui m'était insupportable, Gontran dit à M. Lugarto, dont l'impertinente assurance n'était en rien troublée:

—Avez-vous vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre l'appartement de madame de Lancry? Vous qui êtes grand amateur de fleurs, il faut que vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Mathilde?

J'allais refuser, j'obéis à un geste impérieux de Gontran; je l'accompagnai dans le parloir qui communiquait à cette serre chaude.

—C'est horriblement mal établi!—s'écria M. Lugarto après l'avoir examinée.—Votre architecte n'y entend rien. C'est bâti au-dessus d'une voûte; le froid passant en dessous, vous n'aurez jamais là... une température convenable. Mais voilà bien les Français... ils veulent singer l'opulence, et ils sont réduits à un luxe économique!

Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur lui-même, et répondit:

—Vous êtes bien sévère pour M. de Rochegune, l'ancien propriétaire de cette maison, mon cher Lugarto! car nous avons trouvé cette serre toute bâtie.

—Rochegune?... Rochegune?...—dit M. Lugarto,—je le connais bien; je l'ai rencontré à Naples. J'étais alors l'amant de la comtesse Bradini... Rochegune me l'a enlevée, mais n'a pas joui longtemps de son triomphe... Au moyen de certaines lettres contrefaites... et vous savez que je contrefais les écritures à merveille, le mari...

—Mon ami, je trouve qu'il fait bien chaud ici,—dis-je à M. de Lancry en interrompant M. de Lugarto, dont le cynisme me révoltait;—voulez-vous entrer dans le salon?