—C'est là ce qui fait, reprit mademoiselle de Maran, sans abandonner son tricot,—c'est là ce qui fait que je ne peux pas venir à bout de me figurer monsieur votre grand-père avec une couronne de comte sur la tête. Coiffé de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau à ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix de Saint-Louis passée dans le bout de leur nez. Est-ce que vous ne trouvez pas?

Je frémis de l'expression presque féroce que prit un moment la physionomie de M. Lugarto; cette expression me frappa d'autant plus, qu'au même instant il partit d'un éclat de rire nerveux et forcé.

—N'est-ce pas que c'est une drôle de comparaison que j'imagine là?—dit mademoiselle de Maran en s'adressant à M. Lugarto.

—Très-drôle, madame, très-drôle; mais avouez que j'ai le caractère bien fait.

—Comment donc! mais le meilleur du monde; et je suis bien sûre que vous ne garderez pas contre moi la moindre rancune. Et après tout, vous avez raison; il n'y a rien de plus innocent que mes plaisanteries.

—De la rancune, moi! dit M. Lugarto;—ah! pouvez-vous le croire? Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui à notre aise de mes étoiles d'or en champ d'argent.

—Pendant que vous y serez, riez donc en même temps de vos lions rampants,—ajouta mademoiselle de Maran.—C'est ce qu'il y a de plus pharamineux dans votre blason. Mais tout cela,—reprit-elle,—ce sont des folies; gardez vos armoiries mon cher monsieur, gardez-les; ça jette de la poudre aux yeux des passants. C'est tout ce qu'il faut pour des yeux bourgeois; car vos innocentes prétentions nobiliaires ne dépassent pas nos antichambres. Quant à nous, pour nous éblouir, ou plutôt pour nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des étoiles d'or en champ d'argent; vous réunissez toutes sortes de qualités de cœur et d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingénues; aussi, quand vous ne seriez pas riche à millions, vous n'en seriez pas moins un homme joliment intéressant et furieusement compté, c'est moi qui vous le dis.

—Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tâcherai de m'acquitter envers vous, et d'étendre, si je le puis, ma reconnaissance aux personnes de votre famille et à celles qui vous intéressent,—répondit M. Lugarto avec amertume et en me jetant aussi un regard furieux.

—Et j'y compte bien, car je ne suis pas égoïste,—répondit mademoiselle de Maran avec un étrange sourire.

—Venez-vous, Lancry?—dit M. Lugarto à mon mari.