Je me trompais cependant en croyant que, pour être contraints et dissimulés, mes ressentiment perdaient de leur intensité; je ne pouvais me confier à personne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule était loin de moi; d'ailleurs j'aurais presque considéré comme un sacrilége toute récrimination contre Gontran.
Généralement l'on ne se plaint que pour faire excuser ses représailles ou pour faire montre de sa résignation.
J'aimais Gontran plus que jamais; ma résignation était si naturelle, que je ne pouvais songer à en tirer vanité.
Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon cœur. A mesure que cette douleur l'envahissait, j'éprouvais une sensation singulière. Je me sentais de plus en plus oppressée, comme si peu à peu l'air m'eût manqué. Je craignais qu'il ne vînt un moment où mon âme déborderait, où malgré moi je jetterais un premier cri d'angoisse en suppliant Gontran de me prendre en pitié.
Ce moment arriva.
Depuis quelques jours j'étais souffrante. Un matin je dis à mon mari:
—Gontran, j'ai à réclamer de vous une promesse bien chère.
—Que voulez-vous dire, Mathilde?
—Vous m'avez fait espérer que nous irions passer quelque temps dans notre maisonnette de Chantilly. Voici bientôt la fin du mois de mai, il me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien.
—Comment, vous pensez encore à cette folie? Mais depuis huit jours cette masure est abattue. Mon homme d'affaires m'a dit que l'administration des domaines de M. le duc de Bourbon en avait pris possession. C'est une affaire terminée.