—Mais si ce sont de fausses apparences, dissipez-les en m'accordant ce que je vous demande.
—Mais c'est justement parce qu'il s'agit d'apparences qui n'ont pas le moindre fondement, qu'encore une fois je ne puis, de gaieté de cœur, faire une grossièreté à une femme de mes amis et des vôtres.
—Mais il s'agit de mon bonheur, Gontran, de mon repos.
—Écoutez-moi, Mathilde,—dit Gontran en se contraignant avec peine,—j'ai de la raison, de la volonté. Il est de mon devoir de ne faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous l'ai déjà dit au sujet de vos répugnances à revoir mademoiselle de Maran et à recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira de me prêter à des caprices extravagants; c'est vous dire qu'il n'y aura rien...—vous m'entendez!—rien de changé dans nos relations avec la princesse.
—Ainsi, vous continuerez d'être assidu auprès d'elle? Ainsi, dans le monde, vos regards, vos prévenances seront pour elle? Ainsi ce sera toujours votre bras qu'elle prendra pour se promener? Ce sera elle, mon Dieu! toujours elle!
—Ne voulez-vous pas que ce soit vous, vous! toujours vous! Et enfin que vous et moi nous soyons couverts de ridicule? Eh! madame! si vous n'aviez pas un abord si glacial, si dédaigneux, vous seriez assez entourée pour trouver un bras à défaut du mien! il y a mille coquetteries innocentes et parfaitement admises par le monde qui permettent à une femme de chercher dans les hommes qui l'entourent ces soins, ces prévenances que son mari ne peut lui consacrer sans se faire montrer au doigt; mais non, vous êtes d'une morgue, d'une hauteur qui éloigne tout le monde de vous... Et, après cela... vous venez vous plaindre d'être isolée! Si je faisais comme vous, où en serais-je? je serais un de ces maris maussades, jaloux, qui ne parlent à aucune femme, ne bougent de l'embrasure des portes, et qui, lorsque minuit sonne, viennent, comme les spectres de la ballade, enlever d'un air rébarbatif leur femme à ses danseurs! Qu'arrive-t-il? que ces maris-là sont bafoués. Or, ma chère, pour vous et pour moi, je suis décidé à toujours éviter un pareil rôle.
—Ainsi,—m'écriai-je avec amertume, il faut que je me soumette sans me plaindre à ces étranges lois du monde, qui regardent comme souverainement inconvenant qu'un mari s'occupe de sa femme, et qu'il l'entoure des soins qu'il prodigue à toute autre! Singulier usage qui consacre pour ainsi dire les apparences de l'infidélité comme une coutume de bonne compagnie! qui flétrit d'un ridicule impardonnable tout empressement légitime et naturel!... Vous haussez les épaules, Gontran... Ces réflexions d'un cœur ulcéré vous font pitié, n'est-ce pas?
—Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour l'amour du ciel vivons en gens du monde... Quant à moi, je suis décidé à ne rien changer à ma conduite... et je désire... je n'aimerais pas à vous dire je veux, que vous modifiiez la vôtre... Il m'est déjà assez pénible de vous voir si mal répondre aux prévenances de mon meilleur ami. Mais j'ai renoncé à tout espoir de ce côté. Heureusement l'affection de Lugarto pour moi n'est pas de celles qu'une fantaisie, qu'une antipathie déraisonnable peut attiédir.
—Et je vous dis, moi, que vous n'avez pas de plus mortel ennemi que cet homme,—m'écriai-je;—et je vous dis qu'il est la seule cause de tous mes chagrins et des vôtres. L'instinct de mon cœur ne me trompe pas: il exerce sur vous je ne sais quelle mystérieuse influence; j'en ignore les causes, mais elle existe, entendez-vous, Gontran, elle existe. Bien des fois, malgré votre apparente sérénité, j'ai surpris sur vos traits l'expression d'un sombre désespoir; ce ne sont plus des soupçons, maintenant, ce sont des certitudes. Cet homme, je le hais... Et vous-même, au fond de votre cœur... vous me savez gré de cette haine... vous la partagez!...
—Mais c'est intolérable! Eh! pourquoi, madame, voulez-vous que je m'abaisse à feindre une amitié que je ne ressens pas?